‹ La Haute SavoieChapitre 130 sur 150 · TRÉSORS ENFOUIS. — L^^ENDE DU NOYER · texte numérisé non relu

TRÉSORS ENFOUIS. — L^^ENDE DU NOYER

eût été d'ailleurs, pour notre gouvernement, une concession humiliante et coupable, qu'on lui aurait reprochée un jour, et que la passion, toujours exagérée, eût comparée au partage de la Pologne.

Espérons qu'enfin, des contrées si longtemps disputées et ravagées par la guerre, n'auront plus à traverser ces périodes orageuses où, sous des princes vaillants, mais trop enflanmiés par le génie des aventures et plus entreprenants à conquérir que sages à conserver, elles végétaient dans la séculaire incertitude du lendemain. Cette destinée précaire n'est plus retracée que par l'indigence des cités, qui jamais n'ont pu faire fortune. Pendant trois siècles, on voit à chaque instant les murs incendiés, les citoyens dispersés dans les bois, réduits à s'enfuir à la hâte en enterrant leurs richesses dans quelque recoin des logis abandonnés. Telle est l'impression vivante encore de ces désastres, qu'en diverses localités, mais surtout à Évian, on ne vend guère un immeuble sans réserver ses droits sur les trésors qui doivent y être cachés, et que, si l'on creuse un puisard, ou si l'on abat un pan de mur, on surveille de près les terrassiers et les maçons. Ces traditions obstinées donnent lieu aux plus singulières histoires. Elles ont même enfanté, comme à la tour de Ripaille, au bord du lac, à un kilomètre de Thonon , des légendes d'un caractère tout particulier.

Un arbre énorme et touifu, un noyer, a poussé au milieu des décombres de ce donjon décapité, qu'il surmonte tel qu'un oranger placé dans une

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caisse. C'est un corbeau qui en a planté la graine^ une noix de diamant apportée de l'enfer.... Cette version primitive ne répondait pas suffisamment à ridée d'un trésor enfoui : l'imagination des paysans de Ripaille et de Concise, village du temps où Berthe filait, a fini par trouver mieux.

Par une nuit très-noire, un voyageur qui portait une lourde cassette et se rendait à Ripaille^ prit pour traverser le lac, un batelier qui, tout près du rivage, fit chavirer la barque, noya son passager, s'empara de la cassette et vint achever la nuit dans la tour. Tandis qu'il y dormait d'un sommeil tourmenté, la victime qui n'était ni plus ni moins que Satan, vint s'accroupir sur sa poitrine, qu'elle laboura de ses pieds crochus et de ses ongles de fer....

M . Joseph Dessaix qui a résumé cette légende, va la continuer. « — Tu ne profiteras pas de ton crime ! lui cria le Démon : changé en noyer ^ tu éeras noyé comme moi 1 Cette valise est pleine de diamants et, pour ton supplice^ chaque année, à pareille heure^ les fruits que tu porteras se transformeront pen* dant une heure en brillants. Alors, ton âme maudite que je sortirai des enfers, glissera dans ia sève de l'arbre et en agitera les feuilles, qui frissonneront. Je reviendrai et je cueillerai les diamants, ne te laissant que des noix vulgaires. Si, durant ma récolte, un mortel a l'audace de me vendre son âme, il aura les diamants et sera le plus riche des princes de la terre...

« Le lendemain, si Ton eût pénétré dans la tour«

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on y aurait vu un arbuste dont toutes les feuilles pleuraient ; des gouttelettes rouges tombaient une à une et venaient l'arroser : c'étaient les larmes et le sang du danmé, dont la transformation s'accomplissait. »

Ainsi, le trésor de la Uru/r du noyé — ou du noyer n'est plus dans la terre; mais, pour le récolter au bout des branches, il faut affronter le diable, deviner le fatal anniversaire, et saisir une heure fugitive. On n'a jusqu'à présent abattu que des noix.

Puisque le malin esprit a profité d'une réflexion imprévue pour nous jeter au seuil de Ripaille, où il a commis de bien autres méfaits, restons-^y, tout au moins pour le combattre* C'est là l'intérêt principal du sujet; car il n'est en France aucune résidence dont on ait tant parlé, ni à propos de laquelle on ait propagé plus d'erreurs.

J'ai visité le domaine de Ripaille, étalé dans les champs et les vignes, entre Thonon ^t le pont de la Dranse, sur un cap fertile du Léman, et je pourrais facilement décrire pour la dixième fois cet amas de maisons de différents âges. Je n'ai point oublié les tilleuls vigoureusement élancés qui annoncent de loin la retraite du bizarre Amédéôf comme disait Voltaire ; -- ni la cour en hémicycle, dont le centre est occupé par une église de 1762 en style des Jésuites, façade à pilastres de marbre gris, couronnés d'un fronton où la croix de

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Savoie sert de support à la tiare et aux defs de saint Pierre ; — nile beau magasin à fourrages qui, amoncelant ses meules jusqu'au deux tiers de la nef, semble inviter les chérubins suspendus aux voûtes, à prendre leur élan pour cabrioler dans le foin; ^- ni les jolies tourelles à poivrière du quinzième siècle, environnées de murailles que festonnent des saillies ventrues, restes d'ouvrages rasés ; — ni la vaste salle d'honneur du premier des ducs de Savoie et du dernier des antipapes, avec ses belles ogives à croisillons, ses portes à meneaux rompus, son escalier intérieur découpé à jour et sa magnifique cheminée qui, portée sur des piliers polygonaux , déploie à ses angles des aigles héraldiques ciselés en plein marbre....

Parcourant de siècle en siècle les corps de logis du monument (maison de plaisance sous AmédéeVI qui la légua en 1383 à Bonne de Bourbon, — rendezvous de chasse sous Amédée VII qui vint y mourir en 1397 le jour de la Toussaint, blessé disent les uns, par une chute de cheval, empoisonné par son médecin, disent les autres), j'arriverais à Tan 1410, époque où Amédée YIII fit de son manoir un prieuré pour des chanoines Augustins. (Peut-être ne prévoyait-il pas que, vingt ans après, il se ferait bâtir un château monacal et guerrier à côté des cloîtres naissants....) Puis, je suivrais, en compilant à pleine corbeille, les aventures de cette double fondation, sous Louis de Savoie, roi détrôné de Chypre et d'Arménie, qui vint finir à Ripaille, tandis que

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