‹ La Haute SavoieChapitre 132 sur 150 · FAIRE RIPAILLE · texte numérisé non relu

FAIRE RIPAILLE

Marche, de publier, sur cette matière, une notice où je relèverai quelques-uns de mes arguments. Je

dois ajouter qu'en 1745, dans une lettre insérée à la Bibliothèque d'Amsterdam en réponse à un passage de l'Histoire de Louis XI par Ducloa, un protestant de Genève, satirique, acerbe et loyal, Beaulacre, devant qui François de Sales n'a pu trouver grâce, avait déjà percé à jour les allégations de Duclos, en concluant pas cette judicieuse remarque, « qu'un Genevois travaillant à faire l'apologie d'un duc de Savoie, ne doit point être suspect de partialité. »

Ripaille, qui figure dès l'an 1383 dans une charte d'Amédée VI, dérive évidemment de Ripa, rive ou rivage. La forme latine est Ripallia; on la revoit en 1384 dans un acte d'Amédée VII « datum Ripalliae ». Il faut donc toute la naïveté de l'auteur du Dictionnaire de M. Bescherelle, pour accueillir une étymologie postérieure et grotesque, qui ferait de Ripaille une contraction de repai^sailky expression qui n'a jamais existé. M. Bescherelle, au surplus, qui paraît confondre, ainsi que Bellingen, Amédée VII, avec Amédée VIII passablement connu cependant, a candidement accepté, pour sa définition^ l'autorité d'un passage du dit Bellingen qui a trouvé moyen d'étaler, en six lignes, sept erreurs historiques. Laissons cela, et épuisons rapidement les principaux arguments de la cause, en nous gardant bien de prétendre à disserter.

Écho des bruits accrédités de son temps, Duclos pose nettement la question : « I^e concile de Bâle ayant déposé Eugène IV en 1439, avait élu Amédée VIII, duc de Savoie, sous le nom de Félix V. Ce prince, après avoir cédé ses États à son fiUj s'était retiré dans le château de Ripaille, où il menait avec quelques courtisans la vi€ la plus voluptueuse..., »

Remontons aux témoignages contemporains, base de l'accusation. Ils se réduisent à deux, signés de deux étrangers, l'Italien Pogge, et le Flamand Enguerrand de Monstrelet, fort suspects l'un et l'autre. Le premier, décrié pour son humeur médisante, Pogge de Florence, Fauteur des Facéties, était non-seulement un antagoniste de Félix V, mais le secrétaire gagé d'Eugène IV, compétiteur d'Amédée, que ledit Eugène qualifie (ÏAsmodée, dans une bulle virulente où, cependant, il n'attaque point son rival sur sa vie dissolue ni sur sa sensualité.

Monstrelet, qui accuse Amédée et ses commensaux de Ripaille, d'user au lieu de racines et d*eau, du meilleur vin et des meilleures viandes^ habitait Cambrai dont il était gouverneur, et avait pour maître Philippe le Bon, duc de Bourgogne, prince âpre en ses ressentiments, et d'une duplicité qui coûta cher à la France. Lorsque AméJée VIII fut élu pape, les deux ducs, brouillés depuis quatre ans, étaient devenus irréconciliables à ce points que Philippe s'employa avec toute l'activité de la haine, à détacher du parti de Félix V les autres princes chrétiens. En pareil cas, tous les moyens

DISCUSSION d'une ERREUR HISTORIQUE. 469

sont bons : Monstrelet, en faveur auprès du Bourguignon, et son lieutenant dans le Gambresis, dut accueillir des diflfamations favorables aux vues de son prince, et probablement écloses en Bourgogne, et surtout en Pranche-Comté où le duc de Savoie n'était pas aimé. C'est là qu'a dû s'établir cette locution : faire ripaille.

Bientôt, nos dictionnaires l'ont enregistrée et expliquée: leurs définitions ont donné le ton aux historiens qui, ne remontant guère aux sources, acceptaient, comme Duclos et Voltaire, la tradition la plus favorable à leurs opinions philosophiques. Un souverain, un pape, un moine, vivant dans la débauche, était pour cette école une excellente aubaine. Je dois faire observer ici que la locution : faire ripailky n'a pris consistance qu'au dix-huitième siècle; qu'elle n'avait aucun écho en Italie, quoi qu'en ait dit Addison, et que ni Marguerite de Navarre, ni Fauteur du Moyen de parvenir, ni Rabelais, si prodigues de facétieuses malices à l'endroit des moines, ne parlent de faire ripaille.

Ces faits posés, passons à la défense, et commençons par bien établir la situation d'Amédée dans sa retraite.

Le 7 novembre 1 434, le duc vient s'établir avec six de ses principaux conseillers, âgés de plus de cinquante ans, veufs ou célibataires, à côté du couvent de Ripaille, dans un château divisé en sept appartements ayant chacun une tour seigneuriale. Ils y sont entourés de serviteurs, ils prennent l'habit

d'ermite, avec la croix de Saint-Maurice ; ils ne prononcent aucun vœu et deviennent les fondateurs d'un nouvel ordre séculier et militaire, politicpie même ; car, soustrait aux distractions du monde, ce conseil permanent présidé par le souverain, continue à diriger les principales affaires de TËIat, avec l'aide d'un lieutenant-général, Louis, prince de Piémont, fils du duc.

Il est facile aujourd'hui de démontrer que, contrairement à une erreur accréditée, Amédée VIII n'avait point déposé la couronne. Les textes rendent ici des témoignages formels : — En 1438, quatre ans après sa retraite à Ripaille, Amédée VIII rend un jugement entre l'abbaye de Saint-Jean d'Aulps et la commune de Samoëns : ce prince, en pleine possession de la souveraineté, énonce dans l'acte tous ses titreSy et ne fait pas même mention de son fils. — En 1435, Amédée conclut à Ripaille le mariage du marquis de Saluées avec Isabelle de Monferrat, à laquelle il donne un douaire de quinze mille florins d'or. — L'année suivante, U conclut un traité avec le marquis de Monferrat. — Le 21 juillet 1436, Amédée reçoit à Thonon l'hommage de Charles, duc de Bourbon. —Le 15 septembre 1437, il signe à Ripaille un sauf-conduit pour l'empereur et le patriarche grec, qui désirent traverser ses États pour se rendre à Bâle. —Enfin, il fait célébrer à Ripaille le mariage de Lusignan, roi de Chypre, avec la fille d'un de ses vassaux.

Gomment, au reste» a-t-on pu se méprendre à ce

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