DERNIÈRE COURSE AUX MONTAGNES
mîn pour nous conduire dans la vallée de Bellevaux. Comme ce sursis souriait à Sîméon, nous acceptâmes, formant déjà le projet de remonter la Dranse d'Enfer, puis de gagner le bassin de la Ménoge et de chercher, à l'extrémité du Chablais, quelque cime escarpée d'où l'on pût embrasser, dans un vaste horizon, les Alpes avec leurs glaciers, pour leur jeter un suprême adieu. Nous partîmes tous trois de grand matin, un dimanche, par un temps d'été, sous un ciel sans nuages. En tournant le dos au lac bleu, pour faire face aux montagnes, nous sentions renaître tout l'entrain qui anime le début d'un voyage.
Tandis qu'en causant, nous décrivions des contours, sur l'épaisseur du large ourlet qui de ce côté encadre le lac, coteau en pente insensible que rapetisse le développement énorme des arbres, nous étions arrivés à notre insu au niveau de la moyenne montagne où, d'ordinaire, la végétation alpestre ne se révèle pas encore, mais d'où s'est retirée la flore qui, dans les plaines, se marie à la vigne. En général, cette région intermédiaire est pauvre et sans parure. Il en est autrement en Chablais et dans le pays de Gavot; les deux climats y apportent, et confondent sur leurs limites, les trésors de leur fertilité. Le sol, frais et puissant, offre à l'une et à l'autre zone une hospitalité si large, que leurs productions s'y épanouissent en rivalisant d'éclat : caractère exclusivement propre à ces cantons, où l'on croit rêver à la' montagne en continuant à errer parmi
les vergers du rivage. La révélation de Taltitude alpestre fut aussi imprévue que subite, à un endroit du plateau où, tournant soudainement à droite pour redescendre, la roule, transformée en corniche, nous permit de mesurer à nos pieds un précipice de trois à quatre cents mètres, au fond duquel bondissait la Dranse, bordée de roches à pic. L'une d'elles, piédestal d'un terre-plain que nous dominions de haut, porte pour aigrette les ruines étalées du château légendaire de Féterne, ruines qui, contemplées d'en bas, au bord du torrent, semblent inaccessibles et percent les nuées.
Au delà d*Armoy-Liaud, le lac avait entièrement disparu : le hêtre, le sapin ombrageaient les pâturages et, notre voiture qui filait au revers du premier repli des Alpes, démasquait un de ces décors incohérents et confus, qui plaisent tant à la poésie germanique, en rappelant les défilés de la Porêt- Noire, et qui m'ofifraient, à moi, le prologue du drame embrouillé des monts chablaisiens. Aux environs de Wailly, commence le verdoyant chaos, avec ses sommets boisés et multiformes, ses hameaux perchés, ses pâturages en pente portés sur des couloirs de rochers, zébrés de sentiers ou crâsesy d'un vertigineux aspect. Plus on continue à descendre, plus on pénètre au cœur de la montagne.
Pour passer ainsi d'un monde à l'autre, comme à l'entrée de la vallée de Thônes il avait suffi d'un moment; la surprise de ces métamorphoses n'est pas le moins piquant attrait des campagnes d'Ëvian et