‹ La Haute SavoieChapitre 136 sur 150 · BELLEVAUX : TRAITS BE MOEURS · texte numérisé non relu

BELLEVAUX : TRAITS BE MOEURS

de Thonon. Je retrouvais là, au seuil de la vallée encaissée de Bellevaux, une profusion de ces motifs de paysages étages, qui ont illustré le pinceau de Calame, surtout après que le crayon de Henri Terry, faisant illusion sur une couleur dure et une peinture sèche, eut popularisé l'œuvre du maître, en l'interprétant dans une série de dessins que les amateurs se sont disputés. Calame composait avec une science magistrale : son traducteur anglais, émule des aquarellistes de Londres, serait plus célèbre s'il avait signé sa collaboration ; mais, ce qui parait un droit à nos artistes de France, serait encore, ailleurs, un privilège....

Entrevu, de la clairière qui termine un bois de sapins échelonnés en pyramide, Bellevaux, lancé sur un versant que contourne la vallée, close à l'horizon, présente Taspect ordinaire des villages placés en équilibre. Aucun espace n'est aplani entre les deux revers du val, séparés par le Brevon qui s'est creusé une couche profonde, qu'ils étreignent et rendent tortueuse.

Onze heures venaient de sonner; le jour était radieux et le bourg aussi solitaire qu'à minuit. Ancien siège d'un prieuré bénédictin fondé en 1136, et qui dépendait de l'abbaye d'Ainay instituée à Lyon dès le quatrième siècle par saint Badoul, Bellevaux est une commune extrêmement religieuse, très-française par Qonséquent. Tous les habitants étaient à la messe, fidèles à des traditions qui ont laissé de notables souvenirs.

Au temps de saint François de Sales, dès que les gens de Believaux apprirent que Téglise de Tbonon rendue au culte, allait l'inaugurer par les prières des Quarante-heureS) ils abjurèrent en masse le calvinisme qu'ils avaient subi, et sans attendre la mission, retrouvant leurs croix et leurs bannières, ils se rendirent procesaionnellement à Tbonon, au cbant des litanies et des psaumes.

Depuis lors, sous la Terreur, l'église étant fermée, ils dressèrent sur les montagnes, des autels et des cbaires, et gardant obéissance à leur pasteur, l'intrépide abbé Hey qui devint plus tard évék^ue de Pignerol et d'Annecy, ils continuaient à pratiquer la foi des aïeux, à assister au sermon, à chanter en chœur la grand'mease, célébrée en plein air, devant des autels improvisés. En 1796, le jour de la Fête-Dieu, la commune eut, comme avant 89, sa procession générale, qui escalada tranquillement le mont Nifilon, où l'on avait dressé le reposoir.

L'esprit religieux qui caractérise cette portion des montagnes, est accompagné d'une libérale tolérance, indice d'un clergé sage et d'un peuple trèséclairé. Les pratiques de la foi ne servent de prétexte à aucune passion politique. Vous trouvères dans la plupart des chaumières du haut Ghablais, du Faucigny, et jusque dans les chalets Alpins, des portraits coloriés du Pape, et du Roi d'Italie, placés en pendant de ceux de Napoléon III et de l'Impératrice : leur foi, leurs souvenirs et les symboles de la nouvelle nationalité. Celte coUeiction fait une

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part impartiale au sentiment, à la conscience et à l'opinion. Remarquez aussi que ces catholiques mi* litants, jadis persécutés par les protestants, et qui ont bravé la terreur révolutionnaire, ont élu cependant un député qui, bien que né français, est issu d'une famille Genevoise et appartient au culte ré«* formé. Cette. compréhension intelligente et apaisée du temps présent, unie à une fidélité stoïque aux traditions, est d'un bel exemple.

Gomme» apparemment, il existe un certain accord d'harmonie entre l'ordre matériel et l'équilibre moral» la population de la vallée de Bellevaux est remarquablement belle, vigoureuse et d'un sang riche et pur : les épidémies» le goitre môme sont inconnus dans ces parages. A la vérité, les eaux que l'on y boit, filtrées par les gisements des montagnes, n'émanent pas directement des glaciers, qui les ap^ pauvrissent d'oxygène, puisque l'eau des glaces n'a pas la propriété de rouiller le fer ; mais comme» aux Pyrénées, loin des neiges, le goitre est développé jusqu'au crétinisme, cet argument-lÀ serait fragile.

Nous étions descendus devant le presbytère, dont la porte était ouverte et nous avions pris possession du logis désert, quand un bourdonnement de voix nous avertit qu'on sortait de la messe*

Les hommes parurent d'abord, marchant par groupes, avec lenteur, vigoureux et bien campés sous leurs vastes feutres ; leurs vestes courtes ou leurs pourpoints flottants, reqouvrent parfois des

ceintures qui masquent la base du gilet. Notre compagnon nous avait devancés, dans la rue où chacun le saluait au passage; les anciens s'arrêtant pour le complimenter, avec cette sympattiie placide et déférente qui est leur distinction ; les autres ralentissant le pas, pour mieux voir leur représentant, que bientôt entoura un cortège amical. Gens pratiques^ au surplus, et habiles à diriger la conversation sur les intérêts de la locahté.

Les femmes quittent Téglise moins promptement et défilent plus vite. Leur cortège eut de quoi nous aider, Siméon et moi, à attendre M. Bartholoni sans impatience. Si Thabit des hommes a conservé, par sa coupe, un certain cachet, la tenue des femmes constitue, rare avantage en Savoie, mais peu surprenant à Bellevaux, un véritable costume, assez coquet et fort bien porté, surtout par la jeunesse, qui a l'œil brillant, la démarche vive et la physionomie preste.

Ces belles filles ont conservé l'usage du bavolet, qui s'adapte au tablier, et s'ajuste sur la poitrine avec les revers d'un fichu de soie; la jupe est étroite et courte et ses plis retombent en tuyaux; des manches collantes détachent les bras, du buste bien dessiné. Leur coiffure assaisonne d'une manière assez piquante le minois des plus jolies. Sur un bonnet mignon dont le caffion en forme de crête, bordé d'une dentelle écrue plissée à menus tuyaux, est ajusté collant autour des tempes, elles inclinent un petit chapeau de matelot, en paille,

^bJh.

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bordé d'un galon de Jirelours, dont le fond est garni, et dont la passe est chargée de bouillons de rubans. Des chapelets de verroterie sont enroulés sur le fond. Quelques-unes y substituent des chenilles de soie ou, plus volontiers, de minces guirlandes de fleurs mignonnes : bluets, orangers ou muguets. Celles qui sont en deuil entremêlent des rubans bleus avec des rubans noirs.

Quand on les rencontre sur les chemins de Wailly, de Boëge, ou de Vallon, trottinant sur un grand cheval, jambe de ci, jambe de là, laissant passer un mollet nerveux et un pied bien assis sur son large étrier, elles vous saluent de la tète ; elles se cambrent pour vous donner la main, avec la plus cavalière allure, avec le rire le plus franchement honnête qui puisse épanouir une beauté rustique, faisant fouetter au vent les banderoles de son chaperon.

Nous n'avions qu'une heure à passer à Belle vaux, où nous devions nous séparer de notre aimable guide. En l'absence de M. le curé, sa sœur et un jeune vicaire nous firent les honneurs d'une maison où l'antique hospitalité est coutumière. On pourrait ainsi festiner ou, comme on disait jadis, vicarier, de paroisse en paroisse. En un tourne-main, les plus notables du pays furent priés à notre dîner de midi : tout en riant et en échangeant des reparties, une jeunesse pimpante dressait la table et improvisait un de ces repas appétissants, qu'offrent seules les fraîches productions des montagnes. Dornheim

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nous sauva ITîonpeur en offraçt, au flux incessant des pintes, pn guisp de |»iposte au? gqi^flfrps Savoyards, les insondables capacités de son entonnoir flamand.

Chpz lesf gens de bopne souche, la distraction de |)oirq n'a d'autre inflneqce que d'accroftrq un peu la vibration des cor4es symp^tbjqnes , (J'^flferpfiir la parole et 4'adqqpir Ja gaieté. Je fus frappé 4u tact avpc lequel les hôtes dn pastenr abspnt et regretté, furent gracieuse? durant cette patrîarcalo réception, tes santés, quoique fréquentes, portaient juste ; le député 4p pays n'était loué qu'à propos, et utilement, en vue de Tayenir. lifon vpisin §ut qeme me glisser à demi-voix que, paf suite de ]s^ dissidence du culte, lepr représentant av^it été e^igagé par sa délicatesse à servir les intérêts religieux plus que ne l'aurait fait un autre. Ils sont gens d'esprit sous leur tranquille apparence; les fenames, qui partout sont la vivante çi?pressiop 4p^ f^çqltés morales, le prouvent par leur méridionale vivacité.

Mais je suivais l'pntretien d'une oreille distraite : au milieu des pampres qui encadraient la fenêtre, j'avais aperçu, dans l'azur du ciel, plusieurs petits poissons roses, qui nageaient de conserve, au-dessus de l'horizon, et cette réminiscence de mon départ pour le Buet m'avait tout à fait dégrisé. Nous avions à flqir une belle journée sans lendemain ; les heures en étaient comptées. Je courus faire atteler, et tandis que nos hôtes prolongeaient le dîner jusqu'à

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