NOUVELLES ROUTES. — LES BOIS BARRÉS
vêpres, prenant congé rapidement, j'entraînai Siméon sur la route dt Boëge.
Le plateau épais et mouvementé qui sépare les deux vallons a pour communication, de ce côté, la route la plus rudement montueuse où jamais cheval aît tiré une carriole. Il fallut descendre pour alléger le poids de la nôtre, et l'enrayer tous les vingt pas avec des quartiers de moellon, afin de laisser souffler la bête. Tel est l'état des chemins dans ces cantons, qu'il y aurait moins d'économie sur la plupart des lignes, à les rectifier, qu'à créer des tracés nouveaux. C'est ce que l'on fait, au reste, sur bien des points, et notamment aux abords de Bellevaux, où des jalons disposés à la file par nos ingénieurs, si experts en l'art de combiner des pentes adoucies, excitent la satisfaction étonnée des gens du pays. Sur les rives de la Ménoge et des trois Dranses , la hardiesse des plans et l'audace des agents -voyers, causent plus de. surprise encore quand on voit ceux-ci, suspendus à des cordes, balancés dans des paniers fragiles, descendre relever des niveaux et marquer, contre des roches à pic, l'emplacement d'une route.
On s'explique mal que la viabilité soit si arriérée dans des contrées productives, où cependant l'aisance paraît grande; mais où les éléments de la richesse seraient aisément triplés. Des familles, nombreuses, surtout vers Bonnevaux et la partie inférieure de la vallée d'Abondance, pour éviter le morcellement, recourent au célibat, ce qui, ré-
duisant d'âge en âge le nombce des colons, laisse de vastes espaces en friche et des forêts inexploitées. On ne parle point ici de celles qui, situées au revers de certaines pentes rapides, servent à préserver les hameaux du risque d'être engloutis, en retenant comme des claies les avalanches de pierres. Ces plantations naturelles, d'un âge inconnu, se nomment des bois barrés; ils sont sacrés, l'affouage y est interdit et jamais on n'y touche.
La nécessité d'avoir des bras pour utiliser les autres forêts, n'en paraîtra que plus urgente : mais, dans ces vallons, les filles sont élevées dans un traditionnel éloignement du mariage, et quant aux garçons, ils se disputent le privilège d'éviter de prendre femme, obligation à laquelle ne se résoudra qu'un seul des enfants de la maison. Aussi les fermes sont-elles assez belles et, les métairies, les granges avec tout leur attirail, d'une apparence florissante, jusque sur les plateaux austères et plus' dénudés que nous avions à parcourir. Des routes plus faciles et des chemins praticables, en donnant aux produits des débouchés lointains, disposeront un jour les cultivateurs à s'éloigner davantage des traditions malthusiennes de leurs devanciers. On a rencontré, dit-on, un gisement houiller à Darbon; il en existe un autre à Taupey, conunune de la Chapelle : qui sait si, sous l'impulsion d'une administration plus agissante, l'industrie ne viendra pas en aide à l'agriculture, au lieu de l'énerver comme elle le fait ailleurs?