‹ La Haute SavoieChapitre 15 sur 150 · LE VAL DE FIER · texte numérisé non relu

LE VAL DE FIER

Montrottier, qui dresse ses créneaux sur l'autre bord, lorsqu'en traversant un pont étroit, à l'entrée duquel nous aviohs quitté la voiture, nous eûmes, non pas la vue, mais l'oreille, attirée par le bruit d'une eau souterraine.

Sous les buissons qui bordent le Pont- Verre, enfoui parmi la verdure au bas-fond d'un val étroit, l'œil mesure avec stupeur une crevasse tortueuse de plus de cent pieds où, dans une nuit épaisse, on devine, à quelques scintillements, une eau captive qui se débat pour s'évader. A gauche, cet abîme, si inopinément ouvert au-dessous d'un bassin de vallée, se révèle dans une lumineuse perspective, et le soleil, repoussé pai* de vives arêtes, fait ruisseler de longs reflets ondoys^nts sur l'eau jaspée de plaques d'écume. Rien ne prépare à cette vision subite qui vous montre TAchéron au sein de la terre entrebâillée : l'étonnement nous laissa muets. Ce spectacle est plus étrange encore que celui de l'Aar à la Handeck, ou du torrent qui se démène au pied du glacier de Rosenlauï; car, dans TOberland, la disposition du théâtre fait pressentir le drame; ici, il est tellement imprévu qu'on en est témoin sans le comprendre.

Cette merveille presque inconnue sera bientôt célèbre ; car le chemin de fer d'Aix à Annecy vient de percer un tunnel sous le Pont-Verre. Sa longue voûte côtoie la gorge du Fier, et quand, du fond de la vallée, s'élancera de ces cavernes d'eau la prunelle enflammée d'une locomotive, on croira voir

un dragon, issant de son antre en vomissant la flamme et la fumée. Cette station, qui arrêtera les voyageurs dans ce lieu sauvage, n'en n'altérera pas le caractère. En effet, si l'on ne vient pas se pencher sur ces vertigineux précipices, on s'éloignera sans en soupçonner rien. On raconte qu'avant la

construction du Pont- Verre, un chevalier fuyant au galop sur le versant du château de Montrottier, n'eut d'autre ressource, pour échapper à des archers attachés à sa poursuite, que de lancer son cheval d'un seul bond sur Tautre bord de l'abîme. Son page, qui le suivait de près, se cramponna à la queue du destrier qui l'enleva dans les airs. Sous cette double charge, tous deux auraient péri, si. d'un revers de sa longue épée, le cavalier n'eût coupé le poignet du page, qui disparut dans les ténèbres du précipice.

Observé en aval de cette crevasse, le paysage se présente plus complet. Tout d'abord et èous la terre, un dédale de ruelles caverneuses que le torrent a percées pour son usage ; plus haut, un fouillis de verdure ; de champs entremêlés de vergers ; plus haut encore et sous le ciel, en guise de couronne, la tour et les créneaux de Montrottier.

Ce castel féodal est loin d'être sans intérêt au point de vue de l'archéologie et des souvenirs. Nous le trouvâmes échafaudé, en pleine et intelligente restauration : la cour était transformée en chantier, et par les croisées béantes, le regard parcourait sans obstacle les corps de logis évidés. Nous erra-

Page 1