FONTAINEBLEAU DANS LES NUAGES
l'acide carbonique, une fontaine ferrugineuse, ajoutent leurs bienfaits aux salutaires Influences de Tair des montagnes, que Ton respire ici, tamisé dans le feuillage et embaumé par les fleurs alpestres. Rien ne manque à la vie dans celte oasis, où la solitude rencontre le confortable et les distractions de la ville. VHâteJrchalet, V Hôtel-pension offrent aux familles, outre d'élégantes demeures, des bains, une salle de billard, une bibliothèque, des pianos, la collection des journaux et des revues, des salons avec des jeux divers; enfin, des mulets pour les excursions. Afin que cet Ilôt de verdure, où Ton plane comme en ballon sur trois ou quatre empires, ne laisse plus rien à désirer, on y a attaché un médecin, et on y va bâtir une chapelle.
C'est un devoir que de révéler à la société parisienne, cette station si complètement Ignorée, si proche de nos cités et si foncièrement alpestre, où Ton peut trouver, sans fatigue, lin point de vue comparable au panorama du Righi; le bieti-êire de Troiiville et de Baden, avec les ombrages séculaires de Fontainebleau : le tout à de telles conditions, que cette hospitalité peut séduire non-seulement les nababs du siècle, mais les gens tentés de feiire des économies. A Paris, où la louaîige est tarifée, on à perdu l'habitude de la donner : il faut pourtant quelquefois ne pas craindre d'être utile à ses lecteurs, et de favoriser d'estimables intérêts.
Cet Eldorado du Vôlron m'a laissé une ithpresslon d'autant |)lus vive, qu'elle eut la rapidité d'un
rêve. Lorsque les deux se chargent de nuées avec lenteur, au-dessus des Alpes, le 27 septembre, dans toute rétendue de Thorizon, enveloppant à la fois la France et Tllalie, la belle saison est terminée. Tout notre espoir était d'arriver à temps pour recueillir le dernier sourire du soleil qui se débattait encore, en déchirant son linceul.
En trois quarts d'heure nous atteignîmes la pelouse qui domine la terrasse de l'Hôtel-chalet. Le maître du logis, qui avait deviné notre intention à la rapidité de notre marche, nous délivra de nos sacs, nous essuya le front, nous présenta deux petits verres d'une liqueur transparente comme de l'eau et nous dit : « Montez vite jusqu'au Calvaire; vous n'avez pas un instant à perdre I
— Je voudrai3 bien, cependant, observa Siméon, savoir ce que nous venons de boire? Ce n'est ni du gin, ni du kirsch et pourtant....
— C'est de l'eau -de -vie d^embrunesy répondit M. Gaillard. Notre montagne est tapissée d'airellesmyrtilles : j'ai eu l'idée de les distiller, et ce raisin des Alpes m'a livré son cognac. Il donne des jambes : hâtez-vous d'en profiter I »
Quelques instants nous suffirent pour atteindre la crête , où les lisières du bois ne laissent qu'un étroit passage , entre le fourré, et le précipice qui termine l'arête du côté du Léman. C'est un sentier sur une tranche, comme celui qui serpente entre des lentisques et des lauriers-tins, sur les voûtes escarpées des thermes de Caracalla. Un second ma-
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melon, le Pralaire, s'élevait derrière nous plus au sud, entre deux bosquets aux allées sablées, formant labyrinthe. A l'extrême sommet, qui laisse un espace dépouillé, où le vent était très-vif, des troncs d'arbres assemblés sur un échafaudage de solives, forment un belvéder perché et oscillant, où l'on monte par une échelle, en planant sur le vide. On y a établi une table, avec des bancs adossés à un garde-fou rustique.
C'est ici qu'il faut s'arrêter ; car pour faire un pas de plus, on aurait à descendre la marche de quatre mille pieds, sur laquelle est juché le kiosque de ce jardin anglais, planté dans les nuages. De cet observatoire, la vue s'étend, sans obstacle, aux quatre points cardinaux, sur un horizon qui, dans la carte du monde, tiendrait l'espace d'un royaume.
D'ordinaire, on est tout d'abord attiré par le spectacle des montagnes; mais ici, dans le sens opposé, la terre immense apparaissait, comme' sous d'autres cieux, à de si effrayantes profondeurs ; ce lointain bleuâtre et distinct, qui jetait un insondable horizon sous nos pieds, exerce l'attraction du vide avec une si impérieuse puissance, que l'on oublia tout pour plonger, avec une curiosité mêlée d'effroi, sur le bassin du lac, simple pièce d'eau mate, réduite à de modestes proportions par l'énormité de son cadre. Des deux Salèves, confondus en une seule taupinière, jusqu'à Gex et à ^yon que l'on croirait au milieu d'une Beauce, toutes les
collines s'effacent aplaties : la tour de Langin, sur son éminence , devient l'orifice d'un puits au milieu d'une lande. On ne sait jusqu'où s'égare la vue dans la convexité parabolique du fort de TÊcluse, et l'on cherche à démêler, dans les épaisseurs veloutées du Jura, au delà de la roche d'Antre, les confins bourguignons de la Côte-d'Or. Les coteaux du Genevois sont effacés comme la Limagne ou TAlsace; ceux du bas Chablais, les encaissements de la Dranse, n'accidentent même plus le bassin aplani de la vallée; Thonon semble submergé.
C'est vers ce point que se fixèrent les regards de Siméon Dornheim, avec un attrait et une émotion qui ne pouvaient m'échapper; car il y revenait incessamment, cherchant à reconnaître, au delà des Allinges rentrées en terre, les massifs de verdure qui couronnent Amphion. En le voyant ainsi absorbé par une seule pensée, par un discret souvenir, je regrettais sa gaieté éteinte et je déplorais, une fois de plus, mon imprudente fugue du Buet, qui l'avait livré, vulnérable et désœuvré, aux séductions d'une beauté mélancolique....
Disposé enfin à la confiance par la vivacité des sensations que de tels aspects font naître, Siméon s'appuyant sur mon épaule, respira longuement, et il me dit : « Vous saurez touti »
Par un mouvement rapide et chaleureux, je lui serrai la main, ainsi que doit le faire un ami véri-