LE SECRET DE SIMÉON
table, impatient de montrer qu'il a to^t deviné, afin d'apprendf e quelque chose.
Son sourire me remercia, et il reprit ^vec a]3andon : « J'af pris un gran(} parti*; mais l'avenir me justifiera I Quand un chemin de fer, traversant 1^ canton de Thonon, aura rapproché cette terre française.,.. l^ais, abordons 1^ question franchement I Au canton de Vaud, la terre se vend, en moyenne, trente mille francs l'hectare; vers Genève, elle va jusqu'à soixante et dix pnille ; entfe Aigle et Lausanne, à Yvorne, à la Côte, on trouve acquéreur à quatre-yingt-dix mille... Au pays de Gavot, aux environs d'Évian, où l'on a jusqu'à trois mètres de terre végétale, quelle différence! La pose de terrain (le tiers d'hectare) ne dépasse guère sept à huit mille et, de Thonon à Lully, pays plantureux et ravissant, on fait affaire, en moyenne, à trois mille francs.... Comprenez-vous, maintenant? J'ai acheté quelques lopins ; je laisse des ordres à mes notaires, et comme j'ai le temps d'attendre, j'ai jeté les bases d'une excellente opération! Plus d'une fois, j'avais rêvé un pied-à-terre au bord de l'océan, où tant de gens empressés de bâtir se rebutent si vite et ne demandent qu'à vendre. Ici, où chacun conserve, preuve que l'on s'attache aux montagnes, il me faudra construire ; mais je choisirai l'endroit, sur un de mes terrains, et la plus value des autres, que l'on se disputera bientôt, me laissera encore du profit. Ah, cher ami! tout ceci m'a beaucoup préoccupé I »
Ô niaiserie des gens qui, pour avoir perdu quelques années à écrire des romans, s'imaginent en deviner partout 1 Les rêveries de mon héros n'avaient pas d'autre objet qu'une spéculation sur des terrains....
Tandis que, soustraites aux chaudes lueurs de la soirée,, les plaines du Léman dessinaient devant nous, jusqu'aux contre-forts noirâtres du Jura, leurs jaspures foncées de vert et de bleu, les vagues amoncelées des Alpes, sur lesquelles moutonnait la neige, se découpaient ardentes, enluminées de rose et irisées par les lueurs du soleil couchant, qui glissaient entre elles et la coupole plus sombre des nuées. Nous étions arrivés à propos, pour embrasser dans un seul coup d'œil toutes les contrées que nous avions parcourues : car les vapeurs qui allaient s'abattre, et pour longtemps, sur cette moitié de Thorizon, posées, telles qu'une table énorme, sur les pics les plus élevés, n'en avaient pas encore émoussé la pointe et, sous ce plafond gris où fuyaient en perspective des nervures de pourpre, les glaciers et leurs plateaux se découpaient vifs, sur une longueur de plus de soixante lieues....
Enveloppé d'un treillis de nuages qui montaient autour de lui par colonnettes espacées, le Mont- Blanc, allumé comme une fournaise, rayonnait au travers, pareil à un brandon dans une lanterne du Caparra. On voyait, à sa droite, les glaciers se profiler jusqu'aux Alpes Dauphinoises, interceptées