MONTROTTIER ET SON SEIGNEUR
L'air effaré de mon ami Dornheim.dut consoler notre hôte d'avoir été deviné. Siméon, en effet, ne concevait ni cette originalité d'un gentilhomme se distrayant comme ies rois de l'Odyssée, à bâtir sa demeure, ni cette malicieuse bonhomie du montagnard s'efforçant de déguiser son rang pour se gaber ensuite aux dépens de notre candeur. Peu de jours après, nous rencontrâmes sous les arcades de la préfecture un élégant jeune homme, cheminant la tête haute, et qui nous serra la main en riant.
Les jours qui suivirent, épuisant les aspects de ces vallons, nous parcourûmes au hasard, dans une sainte aversion de la ligne droite et nous égarant à plaisir, ces vastes contrées, pelotonnées dans un espace restreint entre le Vuache, le revers du Semnoz, et le Salève qui s'abaisse ou se redresse, et qui change de forme au point d'être difficilement reconnu, quand on en contourne de loin le périmètre. Le temps était trop incertain pour aborder des régions que les nuages, d'heure en heure, séparaient de la terre, et Dornheim se délectait dans le repos completde la nature. « Quel bonheur, s'écriait-il, de pouvoir s'égarer de la sorte; d'oublier le cours de la bourse et des événements, de n'être attendu par aucune lettre d'affaire, de marcher, avec une bêtise enfantine, à la découverte d'un tas de merveilles ; de penser que l'on est loin de son pays sans l'avoir quitté , que Ton a les yeux à l'étranger et le cœur dans sa patrie 1 »
Au milieu de ces solitudes, les châteaux ruinés, servant de jalons, nous aidaient à classer les sites sans nom qui se succédaient. Que de fois, au revers d'une colline, en contemplant à nos pieds des pâturagesdu nord, dans un cadre méridional de pampres dorés, nous avons discuté, parmi les méandres du. ruisselet qui donnait la vie au tableau, le choix du meilleur emplacement, — pour y bâtir un château, disait Siméon, et moi '. — pour planter une chaumière. Horace eût trouvé à chaque pas l'accomplissement de son rêve champêtre.
En circulant parmi ces vagues de verdure, où les créneaux rompus et les tours tronçonnées apparaissent comme des mâts de navires engloutis, on est tout étonné d'être rappelé aux souvenirs de la vie guerrière et des luttes féodales, tant ce pays semble jeune, et frais éclos pour les bergeries. Sallenove, belles ruines abandonnées, à quelques pas de cette abbaye de Bonlieu où Hugues de Viry et sa femme Antoinette avaient élu sépulture en 1047, Sallenove fut, en 1589, le siège d'une conférence entre le duc de Savoie, représenté par le comte de Ghalant, et les Bernois, qui ont dévasté ces campagnes. Un demi-siècle auparavant, Alexandre de Sallenove avait disputé victorieusement le passage des Usses, aux troupes que François I*% pour faire pièce au duc de Savoie, avait envoyées au secours de Genève. C'était alors un lieu célèbre et une forteresse respectée que cette tour de Sallenove, où s'abritait une des cinq plus illustres maisons du comté