‹ La Haute SavoieChapitre 22 sur 150 · SAINT-JULIEN, TERNIER, ETC · texte numérisé non relu

SAINT-JULIEN, TERNIER, ETC

une égale cruauté : pendant que les Bernois saccageaient le Paucigny, les Savoyards, maîtres de Ternier, ravageaient le bailliage ; les uns emportaient les cloches des temples renversés, les autres enlevaient les habitants des fermes incendiées. On était loin encore du temps plus vraiment religieux, où Ton devait condamner avec une impartiale horreur les auto-*da-fé de l'inquisition et les bûchers de Calvin.

Cette terre tranquille où les clochettes des troupeaux accompagnent aujourd'hui la chanson des moissonneuses et des pâtres, ne fut donc bien longtemps qu'un champ de bataille. Sans parler des querelles de religion, la Savoie a été envahie par François I*'", par Henri IV, par Louis XIII ; deux fois par Louis XIV; par les Espagnols même, en 1742, lorsque Charles-Emmanuel III eut embrassé le parti de Marie-Thérèse ; enfin, par la République française, en 1792. Ce grand fief paya cher sa prétendue indépendance sous des ducs trop pauvres pour ne pas l'épuiser, et trop batailleurs pour lui permettre de réparer ses pertes.

Las de parcourir des châteaux qui racontent une lanîentable histoire, et après avoir consacré quelques journées à ces riants pays, où les guerres n'ont pas laissé debout une seule église antérieure aiT dixseptième siècle, nous commencions à aspirer, de la pensée et du regard, aux montagnes, représentées invariablement à nos yeux par leur sentinelle avancée, le Grand Salève, dernier contre-fort de la

chaîne jurassique, lancé au delà du bassin du Léman.

« Celte grande mowtagne qui, depuistanl de jours, prend devant nous de provoquantes attitudes, ne pourrions -no.us l'enfourcher ? dit un soir mon ami Siméon. Comme on la découvre de toute part,, elle doit tout dominer. Ce serait une façon agréable d'arrêter la carte du pays. »

Le mieux était de venir coucher à Genève et d'aller le' lendemain, au lever du soleil, jusqu'à Veyrier, au pied même du roc. Il faut une heure, avec une voiture, pour ce trajet que mon compagnon avait évalué à quinze minutes : car, vus de certains quartiers de la ville, les deux Salèves semblent en limiter les rues. Ils sont en France, et si Ton y arborait un drapeau, ses plis flotteraient au-dessus du faubourg de Rive.

Cette entrée en Savoie n'est pas moins originale que le défilé du val de Fier ; mais elle est plus brillante et plus conforme à l'idée qu'on se fait vulgairement de ces hautes régions. Ici, Ton ne peut aller qu'à pied. On franchit par une échelle, taillée dans le TOC, cette frontière de l'ancien département du

Mont-Blanc, et Ton est soudainement transporté au cœur de la montagne, à la déclivité d'un col qui sépare le Grand Salève de son rejeton. En quittant ces degrés naturels que l'art a régularisés, et d'oii Ton plane sans péril sur Genève, sur Bossey, où Rousseau dans son enfance passa chez le pasteur Lambercier quelques mois si bien racontés, on

MONNETIER ET MORNEX. 61

laisse k gauche une construction hybride, qui tient du castel, de Tauberge et de l'ermitage; puis, on pénètre dans la ruelle étroite de Monnetier, village alpestre et curieux, dont les maisons s'alignent dans le demi-jour d'une masse de grands arbres qui laissent à peine surgir la pointe du clocher. Monnetier, où Ton déjeune sainement dans une hôtellerie primitive, mais accorte et proprette, est une oasis de la société errante; il y a là, dans la belle saison, une colonie de désœuvrés du genre méditatif et rêveur.

Au revers opposé de cette gorge, et tourné ver^ l'orient, le bourg voisin de Mornex festonne de ses villas, dévolues aux princes de la finance, le versant fleuri du Petit Salève ; cascatelles de pampres, étages en terrassements.

Une belle route neuve, qui découpe en deux ou trois tranches le flanc du Grand Salève vous conduit de Monnetier, à travers une épaisse toison de hêtres et de sapins, jusqu'à un hameau où commencent les chalets et les grands pâturages. Au delà, le sol monte à découvert jusqu'à une masure-guinguette abritée de quelques vieux arbres décapités et infléchis par les vents, comme au bord de la mer. Ces souches vénérables, bien connues à Genève d'où on les découvre, se nomment les Treize-arbres. C'est le but d'une promenade en renom. Mais il faut aller ' plus loin et longer la crête par un sentier d'herbe, ligne plus sombre que les pas ont tracée sur un tapis d'un vert fauve : on atteint alors, en une heure, le

point culminant, qui se nomme le Grand Piton et qui est situé à treize cents mètres de hauteur. Là règne une bise constante, qui vous permet, en plein midi, d'affronter sans accablement les rayons du soleil et de contempler, dans une série de points de vue, le périmètre de Thorizon.

La solitude était complète, le ciei sans un nuage : le vent du sud, glissant sur les brins d'herbe d'un pâturage rosé, permettait d'entendre sonner au loin des troupeaux qu'on ne voyait pas. Au premier moment, le bloc éblouissant et monstrueux du Mont- Blanc, découvert jusqu'à sa base, attire toute votre attention. Les arêtes en étaient si vives, les rochers accusant leurs moindres cassures, se détachaient si nettement des neiges, et celles-ci, par des nuances délicates et formelles, se séparaient si sensiblement des pans de glace dure, que Ton ne pouvait se lasser d'admirer cette harmonie, dont le ton le plus grave est déjà d'une clarté aiguë. A gauche de la cime, entre TAiguille Maudite et l'Aiguille du Midi, le mont du Tacul, renversé en boule informe et croulante, rayonnait d'un éclat mat, comme un lingot qui entre en fusion et commence à couler*. Cette chaîne, ramifiée à celles du nord et du midi, enveloppe, ainsi que la muraille d'un amphithéâtre, toutes les Alpes de la Savoie qui, Cependant, semblent hautes encore lorsque l'œil tombe à leurs bases au fond des vallées. Entre ces plateaux et ces réflecteurs blancs, qui s'arment des rayons du soleil pour les briser comme des lances de feu, il

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