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LE GRAND SALÈVE

s'établit des rayonnements qui pulvérisent la lumière, dont ils multiplient Tintensité. Il en résulte que l'éclairage du tableau se coupe en deux plans distincts : une zone incandescente semble raréfier, sur toute la région des neiges, l'air réduit à une transparence idéale, tandis que dans les vallées et ie long des pentes bleuâtres, on dirait que le vent n'a pas complètement balayé les derniers voiles de la nuit.

Au-dessous de ces découpures blanches et roses, que Ton croirait échappées du ciel entr'ouvert, les robustes géants granitiques, écrasés du poids des neiges, les bras en l'air et les pieds enfoncés dans les vallons, étirent des lignes verticales et ménagent entre eux des plans d'une formidable profondeur. On se rappelle alors, devant certains blocs erratiques, étrangers à la composition géologique du Salève, et qui se trouvent disséminés à travers les mamelons de son sommet, qu*à des époques inconnues, ces caillons, arrondis à force de rouler, ont glissé sur les neiges du Mont-Blanc, jusqu'au Salève alors englouti avec toute la contrée, et que d'autres blocs, traversant, sur cette énorme pente, tout le bassin du Léman, ainsi que le Genevois couvert alors de trois mille pieds de glace, sont venus se buter contre les flancs du Jura, où l'on reconnaît encore la trace des moraines amoncelées par ces amas hyperboréens....

Après avoir bien contemplé la cime du Mont- Blanc, que d'autres pouvaient regarder à la même

heure, de Langres, de la Côte-d'Or, de Lyon et du Milanais, nous nous rapprochâmes du versant occidental, découpé à pic sur le Genevois et les pays niontueux que nous avions traversés. Leurs coteaux et leurs montagnes étaient rentrés en terre; nous n'javions plus à nos pieds qu'une immense plaine, très-verte, çà et là écorchée par des éraflures qui sont des villages ou des bourgs. Au fond de Toccident, le Vuache et le Credo, brisant la ligne sombre du Jura, ménagent entre eux un grand trou, par où s'échappe le Rhône, en rongeant le pied du fort de l'Écluse.

Du côté du midi, où le Salève se prolonge jusque dans la plaine en longue chaussée à pente a<ioucie, le spectacle est plus étrange et plus mystérieux. Sur la droite, une série confuse de montagnes noirâtres et dégingandées se succède jusqu'à la Tournette flanquée du Parmelan, et de la dent de Lanfon qui ressemble à une bouteille ronde terminée par un goulot de pierre. Ce goulot turriforme a trois cents pieds de hauteur. En i^e poursuivant jusqu'à ces montagnes dont elle dégage les bases, la vallée, de plus en plus creuse , concentre à leur pied une nappe d'eau grise, un lac qui, de ce point élevé, produit Teffet d'un lingot de plomb au fond d'un creuset. Sept à huit plans verticaux échelonnés en éventail autour et au fond de ce bassin, laissent deviner, entre leurs feuillets séparés par la brume, des vallées inconnues; le rideau de fond donne pour frange au ciel les neiges des Alpes de l'Isère qui, de

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