‹ La Haute SavoieChapitre 27 sur 150 · ANECDOTES ET PRÉJUGÉS · texte numérisé non relu

ANECDOTES ET PRÉJUGÉS

— Eh bien, alors, donnons, lui dis-je, un regret à la marmotte, bestiole intéressante, curieuse et rare, après tout, puisque seuls vous la pouviez revendiquer. J'aurais aimé à surprendre aux abords de son terrier ce rongeur divertissant , qui sous Louis XVI, lors du mariage de Glotilde de France avec le prince de Piémont, a imposé à la mode parisienne le nom des bonnets à la marmottey nom qui, resté inséparable des barbes de cette coiffure, a ajouté un vocable au dictionnaire de notre langue. J'étais ravi que l'annexion, en francisant les marmottes, dont vous aviez le privilège, eût ajouté un sujet précieux à la faune française, et vous m'ôtez une illusion. »

L'objet considéré à ce point de vue éveilla un autre sentiment dans l'esprit de notre hôte et il avoua qu'en cherchant bien, au voisinage des neiges, on rencontrerait quelques marmottes, oubliées par le temps. Je dus calmer aussi ses susceptibilités à l'égard des gâteaux de Savoie, en l'assurant que cette invention illustre de Jean de Belleville en Tarentaise, cuisinier d'Amédée VI, dit le comte Vert, en 1350, avait exercé une influence considérable sur l'architecture de nos églises, de Côme à Saint-Paul de Londres, et de Rome jusqu'à Paris.

Nos frères de la Savoie ne se montrent intraitables que sur deux points : l'erreur qui les confond avec les Suisses et surtout le préjugé qui les fait Italiens. 1er, l'incompatibilité procède d'une question de race : on ressemble toujours plus ou moins

à un peuple conquis et on en subit la situation fausse, quand |0n ne parle pas la môme langue que ses gouvernants et, même avec la liberté, des actes administratifs qu'il faut traduire, deviendraient des firmans ou des ukases. Leur courroux à ce sujet noui a plus d'une fois, à propos de certaines âne* ries y sauvé de l^rs quolibets, arme française aussi et qu'ils savent employer. Au moment de l'annexion, un jeune fonctionnaire envoyé dans l'arrondisse^^ ment d* Annecy, descendit un soir à l'hôtel de Genève où, tirant un dictionnaire de poche qu'il consulta, il demanda : una buona cornera*... Stupeur du garçon de service qui, ne pouvant répondre, va chercher un camarade, natif du Languedoc. Celui-ci reste coi ; il faut appeler la maîtresse du logis, qui s'enquiert modestement — si l'étranger ne saurait pas quelques mots de français ?

L'anecdote est authentique, elle a fait le tour des deux Savoies ; on commence seulement à en rire. Elle me rappelle qu'un jour, dans les montagnes au delà de Faverges , un jeune homme fort à la mode dans nos salons, donna lieu en ma présence, de la part d'un vieux pâtre dont il avait reçu quelques renseignements, à une assez jolie réponse. « Je m'étonne, s'écriait cet étourdi, qu'en trois ans vous ayez si bien appris le français. Quel langage parliez-vous auparavant ? »

Rien de plus burlesque que l'indignation flegmatique avec laquelle ce paysan répondit : « Auparavant, monsieur ? nous ne pariions pas.... »

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