LES VIEUX QUARTIERS
viner où Ton débouchera et, passé la rue de la Filaterie, qui coupe à angle droit celle où nous étions, dès qu'on arrive à Ja rue Sainte-Glaire, les façades du seizième siècle, postérieures aux corps de logis qu'elles masquent, vous introduisent parmi d'inextricables labyrinthes d'architectures gothiques, entremêlées et croulantes , rongées de misère et de moisissure, avec des vestiges de splendeur effacée et des blasons héraldiques. Siméon qui , d'abord , s'indignait d'avoir à me suivre sur la pointe des pieds à travers ces cloaques, finit par s'y intéresser quand il me vit clouer des dates sur ces lambeaux et y rattacher des hypothèses historiques. Genève, et surtout Chambéry, présentent, dans une situation analogue, de ces dédales maçonnés, de ces hypogées tortueuses, enchevêtrements de cloîtres bourgeois, qui donnent la plus singulière idée de la vie intérieure au moyen âge. Les logis du peuple n'étaient que des refuges cellulaires. On se réunissait sous ces larges propylées d'arcades que Ton appelait, que l'on appelle encore les aires, et Ton circulait de quartier en quartier sous des voûtes, en gravissant parfois des degrés, désignés sous le nom de montées.
Nombre de ces logements avaient une issue sur les abords du pont Morens, à l'angle d'une lie ménagée entre deux bras du Thiou, île en forme de navette, occupée par le vieux palais hétéroclite où le père de Yaugelas et l'ami de François de Sales, le président Favre ,- rendait la justice. Ce pâté de
masures de style, hautement échafaudées^ se termine du côté du lac. en éperon aigu , comme la poupe élevée d'un navire des légendes. Â l'entour se festonnent des maisons de bois, ventrues, trouées, biscornues, dentelées de balustres bordant des cages d'escaliers ou des galeries, et aboutis* sant à de larges fenétrçs à menues vitres hexagonales, enchâssées dans des treillis de plomb* On voit des portes s'ouvrir en plein air sous les toits à auvents ; l'œil mesure les appartements et devine ce qui s'y passe ; les feux flambent d'étage en étage ; la cuisine et les buanderies étalent l'appareil de cette vie intime, dévoilée par la structure à clairevoie des façades. Le ci-devant Palais « ancienne maU son forte à forme de galère » acquis par Jacques de Nemours, sur les seigneurs de Monthoux, a été transformé en prisons. Elles sont bordées d'échoppes ou banchesj consacrées jadis aux grimauds du Palais, dont la cour rappelle notre Cour des miracles. Le tout va disparaître; la poésie y perdra ce que gagnera la salubrité.
C'est aux environs de cet flot que donnaient des consultations aux plaideurs, les avocats patrodnants fort occupés à toutes les époques, dans ce pays d'indolence où l'on aime mieux plaider que de veiller à ses intérêts. Le titre de consultant n'a pas encore remplacé la qualification surannée de la basoche, et les patrodnants commencent à peine à céder le pas auXv avocats plaid^rs, profession peu connue sous le régime Barde, où les procès se jugeaient sur
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pièces et sans nuls trais d'éloquence : économie de phrases qui risque souvent de tourner au profit de la vérité. On montre encore le plaid où siégeait le juge-mage, et notamment ce H« Symond, chez qui Jean-Jacques, à dix-neuf ans, fut présenté par son ami Venture, et d'après lequel Rousseau a ébauché ce portrait, d'une vivadté et d'un relief dignes de Rembrandt^ toile que, depuis, il a accrochée au saion carré des Confessions, immédiatement k la suite de la pastorale de Mlle Galley, dans ce Hvre iv, où brillent les plus beaux diamants de tout l'écrin. « Ce magistrat bel esprit, qui n'avait pas deux pieds de haut.... qui glapissait d'une voix aiguë, claire et perçante.... qui chantait agréablement iksa voix d'homme^ et qui avait l'art de faire valoir auprès des femmes les petits traits des Ana, en contant avec mystère ce qui s'était passé il y a soixante ans, » Monsieur le juge-mage Symond, a gardé, dans Annecy, la célébrité du Bébé de Gharles- Quint parmi les toiles du Titien. <«... Ses jambes droites, menues et assez longues, l'auraient s^andi si elles eussent été verticales ; mais elles posaient de biais, comme celles d'un compas très-ouvert. Son corps était non-seulement court, mais mince et, en tous sens, d'une petitesse inconcevable; il devait paraître une sauterelle quuid il était nu. Sa tète, de grandeur naturelle, avec un visage bien formé, l'air noble, d'assez beaux yeux, semblait une tète postiche qu'on aurait posée sur un moignon. 11 eût pu se dispenser de faire de la dépense en parure; car
sa grande perruque seule rhabillait parfaitement de pied en cap....
« Avec la figure que je viens de peindre, il était grand conteur de fleurettes.... comme il cherchait à prendre ses avantages, il donnait volontiers ses audiences du matin dans son lit; car, quand on voyait sur l'oreiller une belle tête, personne n'allait s'imaginer que c'était là tout.... Un «matin qu'il attendait dans ce lit les plaideurs, en belle coiffe de nuit bien fine et bien blanche, ornée de deux grosses bouffettes en ruban couleur de rose, un paysan heurte à la porte. La servante était sortie. Monsieur le juge-mage entendant redoubler, crie de sa voix aiguë: — Entrez! L'homme entre; il cherche d'où vient cette voix de femme et voyant dans ce lit une cornette, une fontange, il veut ressortir, en faisant à Madame de grandes excuses. M. Symond se fâche et n'en crie que plus clair.- Le paysan confirmé dans son idée et se croyant insulté, lui chante pouille, lui dit qu'apparemment il n'est qu'une coureuse et que M. le juge-mage ne donne guère bon exemple chez lui. Le juge-mage furieux, et n'ayant pour toute arme, etc.. etc.. allait le jeter à la tête de ce pauvre homme; quand la gouvernante arriva. »•
La conclusion de la notice n'en est pas le moindre trait. Après avoir illustré M. Symond de ce crayon à la Callot , Rousseau dit en terminant : « Comme j'ai reçu de lui de bons avis sur mes lectures, et des leçons utiles, j'ai cru pouvoir,