‹ La Haute SavoieChapitre 34 sur 150 · MONSIEUR LE JUGE- MAGE · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE JUGE- MAGE

par reconnaissance j lui consacrer ce petit souvenir.... »

Cette miniature de magistrat « dont on commençait par rire et qu'on finissait par aimer, ce corps jQuet où logeait une âme très sensible > et qui éprouva un chagrin dont il mourut, n'eut guère plus de chance après sa mort, dont Jean-Jacques n'indique point la date. J'ai dû au hasard l'occasion de la préciser, et j'ajouterai au chapitre du juge^mage, ce détail qui se rattache à un trait caractéristique de la physionomie du vieil Annecy.

Gomme les boutiques, reléguées au fond des galeries à arcades, sont des plus obscures, les marchands ont pris, de temps immémorial, la coutume d'avoir à l'extérieur, entre les piliers, des étalages gardés par une fille de magasin. Ils posent sur des comptoirs massifs, en vieux lambris de chêne, parfois même de maçonnerie, en forme de longues caisses, dont les couvercles se ferment avec des cadenas, en deux ou trois compartiments. Grâce aux progrès des moyens d'éclairage, l'usage de ces énormes coflres, où chacun venait causer et §'asseoir, a dégénéré.

Les bancs y c'est leur nom traditionnel, sont cirés par la graisse, lustrés par le frottement; leurs antiques ferrures indiquent qu'ils ont servi de siège à bien des générations de commères. Dévolus de nos jours aux petits métiers à échoppes, ils contribuent à l'originalité et au mouvement des airesy dont ils ^encadrent les cintres, d'une série de bambochades à

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ta flamande. Ces boites ^ pourvues d'fistensiles de ménage et exactement closes, à l'exception du trou par où la revendeuse laisse sortir son buste, sont de véritables domiciles, où elle est logée et mesn blée jusqu*à la ceinture. Or, le premier banc sur la droite de la rue de la Filaterie, quand on l'a* borde par la place Notre-Dame, a sa paroi posté* Heure formée d'une seule dalle, mince et carrée. C'est la pierre tcnnbale du pauvre juge-naage Symond. L'inscription latine parfaitement conservée, parce qu'elle est placée à l'intérieur du coffrebouge, sous les cotillons du erustacé qui l'habite, rappelle le mérite littéraire du déftmt, sa belle , bibliothèque qu*îl légua au public, et nous apprend qu'il élut pour héritiers les pauvres qu'il aimait, et parmi lesquels il voulut être enseveli. Le monument porte le millésime de 1748. C'est en I7âl que Rousseau avait reçu les conseils de ce magistral ami des muses, qui ne fut pas témoin de la gloire de son disciple; car il mourut l'année même où Diderot fut mis à Vincennes, et où Jean-Jacques allait préluder à sa carrière, en concourant pour le prix proposé par l'Académie de Dijon. Cette pierre, au surplus, vient d'être transportée au musée lapidaire, et quant aux bancs, lorsqu'on lira ces lignes, ils ne seront plus qu'un souvenir.

Nous errions, oubliant notre but et sans empressement de monter au château, le long de cette rue Sainte-Claire, une des plus anciennes, examinant les lourdes arcades inégales et trapues, entrant

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parfois sous les allées pour jeter un coup d'œfl dans les cours, lorsque nous rencontrâmes un passant, qui nous voyant fureter d'un air qui lui parut inquiet, me dit obligeamment : « C'est plus loin , au numéro 18.... (Et sans me laisser le temps de respirer, il ajouta) : je vais vous y conduire. »

Il passa devant nous sous une porte ogivale et gagna une petite cour encadrée de bâtisses rongées, d'un âge indéfinissable, car on les a rapiécées comme un habit d'arlequin. Au fond de la cour, à gauche, s'encastre une tour formant l'encorbellement d'un escalier massif de iS seconde moitié du quinzième siècle ; des portes en faux - équerre, mais noblement encadrées, se succèdent aux deux étages de cette masure. « C'est là, dit notre guide officieux, que lors de sa fondation, l'Académie florimontane tînt ses premières séances, dans une des maisons du président Pavre. Il la donna depuis à son ami saint François de Sales, qui l'a habitée, et qui la quitta, la trouvant trop splendide pour un humble pécheur. » Sans attendre nos remerctments, l'inconnu nous fit une belle révérence et s'éclipsa.

Une place montueuse, festonnée de galetas, une rampe, le long de laquelle les maisons vont diminuant de volume, jusqu'à des proportions cellulaires, nous conduisirent au sommet du plateau, devanf la principale entrée de l'anciei^ castel des comtes du Genevois et des ducs de Nemours. Le nom de ces suzerains, que je rappelai, eut la vertu

d'arrêter tout court mon ami Dornhein. « Avant d'entrer là, dît-il, je voudrais savoir chez qui nous allons. Jusqu'ici, j'ai eu beaucoup de peine à débrouiller les comtes, puis les ducs de Savoie, de cette maison Genevoise qui ne possédait pas Genève et qui troquait des fiefs avec les souverains du pays. Voici maintenant des ducs de Nemours: je ne saisis plus du tout leur filiation !

— Il ftut alors, lui répondis-je, en m'accoudant à côté de lui sur le parapet de la chaussée, qui domine un talus, il faut reprendre les séries d'un peu haut.

— Et voilà ce que je craignais I s'écria Dornheim, Supprimez ce qui ne peut être éclairci en trois mots. Et d'abord : les comtes de Genevois?

— Us se sont inféodé au onzième siècle, cette province dont ils avaient, sous les Carbvingiens, reçu le gouvernement comme délégués des empereurs. Devenus comtes héréditaires, ils voulurent s'affranchir de la suzeraineté de l'Empire et, battus en 1034 par Conrad II, ils perdirent Genève dont la souveraineté passa aux évêques. Ces prélats ne purent s'emparer du comté dont ils restèrent titulaires, et de leur côté, les comtes de Genevois,, réduits à adopter Annecy pour capitale, conservèrent le titre d'un comté décapité de son chef-lieu. A la fin du quatorzième siècle, ce comté échut, faute d'hoirs mâles, au mari de la fille du dernier^omte, lequel mari se nommait Humbert et était seigneur de Villars; seconde branche qui ne fournit que

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