PANORAMA DES DEUX ANNECY
parcs verts, les vestiges d*Annecy-le-Vieux. On prétend que les Romains Favaient assis là, en face du lac,. dans la meilleure situation pour jouir d'une perspective admirable. Quel nom portait cette cité primitive? on l'ignore. Quand et comment a-t-elle été détruite î on Tignore également. Bâtir une cité sur le doux versant de ce coteau, loin déjà du lac, et de ce rocher, défense naturelle que couronne aujourd'hui le castel des comtes féodaux, c'était la placer dans des conditions peu favorables. Cependant , depuis la fin du seizième siècle, les fouilles ont découvert des débris de maisons, des statues mutilées, des inscriptions; on a môme exhumé les vestiges d'un édifice thermal. Mais on n'a reconnu ni temples, ni théâtre. Possible est-il que ces conquérants n'aient assis, devant ce point de vue, que des villas, autour desquelles un pa^w* a groupé ses habitations. Quoi qu'il en soit, le nom d'Annecy, Annessiacurriy qui a donné lieu aux hypothèses étymologiques les plus fabuleuses, n'apparaît pour la prepaière fois dans les documents de Fhistoire qu'en 867, où il figure avec Genève, qualifié pagus Jcmuensisj au milieu d'une charte de l'empereur Lothaire. ' Tandis que de l'observatoire où nous étions, et
dont l'origine se perd également dans l'inconnu des
âges féodaux, je contemplais cette cité de onze mille âmes, en la couronnant de Faur^ole de ses souvenirs, les teintes du soir tombaient sur elle et se croisaient avec les bruits de la rue qui montaient
jusqu'à nous. I^s perspectives s'éteignaient au loin parmi les l)rouillards vacillants et dispersés, sous lesquels tout reposait comme assoupi. C'est dans les hauteurs du ciel que le mouvement s'était concentré. A travers les trouéei? des nuages qui relevaient, dans leur course, les jetroussis vermeils de leur manteau, apparaissaient au milieu du ciel, des fragments aériens de pâturages, des îlots d'arbres, des rochers inondés d'une lumière transmondaine. Çà et là, le soleil, plongeant quelques rayons dans les intervalles des nuées, formait des cascades d'or et descendait gaufrer la surface frémissante du lac. Tout semblait agité, confus, incohérent, sur cet horizon limité; mais, par une apparenté contradiction de la nature, tout se résumait pour le spectateur en une sereine impression de rêverie et de placidité.
Souvenir à l'école française d'Annecy. — L'Académie Florimontane. — Le président Favre et l'auteur de la Vie dévote. — Claude de Vaugelas. -t- Quelques mots sur la société littéraire actuelle et ses éoriTains. — Anecdotes sur Honoré d'Urfé et VAstrée. — Promenade au pont de la Caille et à l'établissement thermal. ^ Le Chàble et son point de vue. — ÉqucUis et berlingots. — Pringy, Crans, Monthoux, Promèry. — Les eaux de Bromine et le baromètre du Mandallaz. -% Jean Alarmet et le pont de Brogny. — Le château de Sales au Val de Thoren», et le manoir des Compey. — Visite au berceau d'un saint. — Comment trépassa Philibert de Sacconay. — Capulets et Montaigus, etc.
J'entrai sans peine en relation d'étude ou d'intimité avec quelques personnalités actives du groupe littéraire qui maintient et ravive, à Annecy, le souvenir des traditions françaises. De ces écrivains, plusieurs étaient absents ; ceux que j'ai rencontrés m'ont fait regretter davantage de n'avoir pu les fréquenter tous.
Afin de donner à leurs travaux cette unité d'action qui n'appartient qu'aux efforts collectifs, ils ont formé une association, dont le titre seul rend hommage à un passé glorieux. La société Florimontane s'honorait et s'obligeait à la fois, en se plaçant
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SOUS la bannière de saint François de Sales et du président Pavre qui, en 1607^ ont créé à Annecy, trente aoi ayant l'institution due à Richelieu, la première académie constituée en deçà des Alpes. Elle avait le duc de Genevois-Nemours pour protecteur, un président, un censeur, un secrétaire, et elle était composée de quarante membres. Son emblème était un oranger, avec la devise « fioresy fructusque perennes, » justification de ce titre d'académie Florimontaney emprunté au goût italien , par François de Sales qui, avocat avant d'être prêtre, avait étudié à l'université de Padoue. L'auteur des Lettres à Mme de Chantai et des conseils à Philothée, prononça le discours d'ouverture ; des cours furent' ouverts, où Toil professa les lettres divines et humaines, ainsi que les sciences ; des séances publiques attiraient la foule autour des deux chefs du nouvel établissement, secondés alors par Pierre Fenouillet, d'Annecy, prédicateur de Henri IV dont il prononça l'oraison funèbre à Paris ; par Alphonse Del Bène, évoque d'Alby, à qui Ronsard a dédié ^n Art poétique^ et par Claude Novellet, chanoine d'Annecy et docteur en Sorbonne. Cette académie se préoccupait activement des progrès et de la fixation delà langue française. Le moment, au reste, était bien choisi et les maîtres dignes deTceuvre. Antoine Pavre, président du conseil de Genevois, qui lors de la publication de ses Conjectures, n'étant âgé que de vingt-trois ans, avait arraché à Cujas cet éloge : < Ce jeune homme a du sang aux ongles f s'il vit
l'école française d'annecy. 107
âge d'homme» il fera du bruit, » Antoine Farre venait de publier son Gode fabrien, signalé à l'attention de tous les docteurs de l'Europe. De son côté, l'évêque de Genève, inséparable ami du président, arrivait de France, où l'amitié du Béarnais s'était efforcée de le retenir. Il y avait prononcé devant le roi cet éloge funèbre de Philippe de Lorraine, que la cour, alors écho de la ville, avait admiré et^ de retour dans sa retraite aimée d'Annecy, le prélatprofesseur, joignant aux leçons les exemples^ écrivait son chef-d'œuvre, Ylntroduetùm à la vie dévote^ livre quii symbolisé par l'oranger donné pour emblème à la société Florimontane, n'a perdu ni son parfum, ni sa fleur, et nourrit encore les âmes de ses fruits savoureuï.
Cette première académie française dura peu ; mais elle fit éclore un élève qui, contribuant & l'établissement de la seconde, lui imposa ses doctrines et Revint, en matière de philologie, le chef d'une école, aux principes de laquelle il rallia l'hôtel de RMibouillet d'a^rd, puis l'aréopage des écrivains de son temps. Lorsque après avoir étudié six ans, sous là direction de l'institut d'Annecy, le second fils du président Favre vint à Paris à l'âge de vingt-cinq ans, ses belles manières, son érudition, ses talents comme écrivain relevèrent au preïniet rang des beaux esprits. Bientôt, la pléiade des écrivains qui relevaient de Malherbe, le reconnut pour chef; l'Académie naissante lui confia la pré^ paration du dictionnaire; ses Remcvrques sur notre
langue servirent de code à l'enseignement ; il fut déclaré par Balzac aussi inimitable dans sa traduction de Quinte Qurce qu'avait été invincible le héros de Touvrage et, pendant vingt années, ce Savoyard enseigna aux écrivains français du dix-septième siècle, les secrets du beau langage. Pourtant, Favre de Vaugelas n'en devint pas plus riche; Félégant et courtois gentilhomme mourut criblé de dettes; misère supportée comme la gloire, avec décence, avec sérénité. Insolvable et probe jusqu'à la fin, il légua à ses créanciers, avec tout ce qui lui restait, le produit de la vente de son corps aux chirurgiens, « de sorte, disait-il avec une amère modestie, que si je n'ai pu me rendre utile pendant ma vie, je le sois au moins après ma mort. » Il était né le 6 janvier 1585, à Meximieux, en Bresse, pays qui appartenait alors au duc de Savoie ; on a retrouvé dernièrement, dans les registres de la paroisse du bourg, l'extrait baptismal de Claude Favre de Vaugelas.
On est donc en pleine vieille France et en boane compagnie, au milieu des héritiers de ces traditions florimontanes, qui viennent de relever le nom et les armes de cette branche éteinte de leur famille littéraire.
La publication d'un Bulletin^ puis d'une Revue lit" téraire, favorise depuis douze ans une impulsion féconde : « flores fructusqueperennes. » Gomment passer sous silence des travaux dont on tire de si précieux secours 1 Je dois une^nention sympathique aux