‹ La Haute SavoieChapitre 38 sur 150 · PONT, ET BAINS DE LA CAILLE · texte numérisé non relu

PONT, ET BAINS DE LA CAILLE

ans, dont on reconnaît encore les débris. C'est de là qu'on remontait péniblement et presqu'à pic, le versant opposé. De ce monastère, qu'avaient respecté les Bernois au seizième siècle, il ne reste que des vestiges, en deçà du Ghâble, point panoramique d'où le regard s'étend à perte de vue sur le Léman et ses verdoyantes plaines ; mais, la route créée par la communauté pour dispenser les voyageurs de la formidable ascension du Salève, cette route a immortalisé les chartreux : le nouveau pont de la Caille, couronnement de leur œuvre, a ravivé ces souvenirs.

Toute louange est due à ces audacieuses entreprises du génie moderne, qui accroissent à la fois l'attrait pittoresque des localités, et lia facilité des communications ; or, dans les montagnes, ce double avantagé est fréquemment atteint. Loin donc d'appréhender, pour les pèlerins de Fart, le tracé des voies nouvelles, il y faut applaudir : elles répondent au primordial intérêt de ces régions où elles porteront la vie; elles ouvriront aux voyageurs des horizons inconnus, sur des sites antérieurement inabordables. Quand on s'avance, sans péril, mais avec l'émotion d'un vol aérien, jusqu'au milieu de cette corde élastique et tendue qui forme le tablier du pont de la Caille, et que l'on contemple , comme le ferait un oiseau planant dans les airs, le fond de ce couloir, entre ses deux versants de forêts bleuâtres, on se sent entraîné, par un vertigineux instinct, à plonger dans l'eau des Usses que l'on entend gé-

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mir et appeler^ et qui, de cette distance, semble n'aplatir immobile sur le cailloutage de son lit*

Au printemps de 1861, par une nuit d'orage, Où leâ vents engouffrés se déchaînaient contre les parois du vallon, un médecin se rendant à cheval à Cruseilles, joli bourg féodal flanqué d'un castel en mine, se sentit comme lancé dans les ténèbres de l'espace par la vibration de la corde d'un arc. La tempête soulevait le tablier du pont, que le cheval épouvanté franchit au galop furibond des veneurs aériens des légendes. Au moment où les quatre sabots de l'animal firent feu sur la terre ferme, le pont se dressa derrière lui comme le cintre d'une arche immense et retomba fracassé dans l'abtme. Un caillou, lancé de là-haut dans le ravin, rend le bruit d'une détonation ; la chute de cet amas de fer* raillés, de poutres et de terre dut retentir comme l'écroulement d'une montagne! Aujourd'hui, le tablier, retenu par des contre-forts plus solides, n'est plus exposé à s'envoler.

Il faut, de ce point élevé, descendre au fond de la thèbaïde encaissée des Usses, pour visiter les Tines, excavations pratiquées à la base des roches par l'engouffrement des eaux, et pour jeter un coup d'oeil sur les eaux thermales de la Caille, deux sources exploitées avec succès contre les maladies des voies digestives, de la peau et du système osseux. Les Romains étaient venus chercher jusque-là leurs vertus curatives. Le retour d'une civilisation avancée développant à ce qu'il paraît des infirmités

ÉQUALIS ET BERLINGOTS. 116

similaires, a ravivé partout des sources abandonnées depuis des siècles. Le modeste établissement de la Caille, petite abbaye de Thélème qui, de loin, semble être la trappe des baigneurs, est assurément un des plus étranges séjours où des malades intelligents puissent chercher l'oubli du monde. En errant, comme au bord de l'Érèbe, le long des tapis de jusquiame, d'oxalées, de lysimaques, d'asphodèles qui encadrent le torrent, ils mesurent du regard les hautes pentes de sapins et de hêtres qui élèvent au-dessus d'eux une double chaîne de mon^ tagnes, avec sa fraîcheur et sa flore alpestres ; et quand ils s'avisent de gravir la paroi ombragée de ce sous-sol, ils retrouvent la douce végétation des plaines, sur le plateau qui n'est, à son tour, que l'ample piédestal de trois étages superposés de masses montagneuses.

Un matin, que les nuages se dispersaient avec une lenteur rassurante à travers leurs pays bleus, un ami vint nous sur prendre et nous entraîna sans peine à une partie improvisée, n s'agissait d'aller yisiler, à quelques lieues, au delà du bourg de Thorens, l'emplacement du château détruit par Louis XIII en 1630, où naquit saint François de Sales, et, tout auprès, l'ancien manoir de la maison de Gompey. Notre compagnon était pour moi un ami d'enfance, transféré en Savoie par des fonctions publiques* Il avait auprès de lui son père, objet pour tous deux d'une filiale affection, sa jeune

femme, une sœur, et une jolie enfant qui sanctionne la fraternité des anciens amis par des brevets d'oncles, afin d'accroître le nombre de ses bons vassaux. La journée s'annonçait joyeuse ; elle s'ouvrit par des éclats de rire, à l'aspect des véhicules fantasques entre lesquels il fallait choisir pour nous empiler. 11 y avait, sous la remise, des chars où la moitié du convoi chemine de dos, les jambes pendantes entre les roues de derrière; ainsi vont les écrevisses quand elles ont des motifs pour reculer ; puis, des chars de côté, enveloppés d'une capote, où l'on trottine latéralement comme des crabes. C'est dans un de ces équipages qu'un Anglais, ayant fait le tour du lac de Genève par Nyon et le visage tourné vers le Jura, s'enquit en arrivant, de la situation du Léman, sans se douter qu'il l'avait eu constamment derrière lui. L'enfant, dont la voix, au chapitre des divertissements, est justement prépondérante, déclara qu'elle ne voulait pas s'aligner dans un cuU^pommes où l'on ne peut rien voir, et l'on passa à d'autres combinaisons. La plus triomphante est un double char-à-bancs de côté, entièrement découvert, où l'on s'installe dos à dos, si bien qu'en montant de droite et de gauche avec ensemble, on ne manque pas de se cogner l'occiput les uns contre les autres. Cette facétie sur quatre roues offre un autre genre d'agrément : si vous êtes adossé à un compagnon vigoureux et pétulant qui, renversé en arrière par une secousse, cherche brusquement un appui pour ses reins, il vous lancera d'un choc hors

PRINGY, MONTHOUX, PROMÉRY, ETC. 117

de la voiture. De tels motifs étaient déterminants : nous escaladâmes ce wagon burlesque, locomotive par une haridelle à longé poils, de la force de près d*un cheval . Cette mécanique-là est fort usitée en Savoie, dans le Faucigny surtout, où ces sortes de chars se nomment des équalis. Siméon Dornheim, qui possède d'irréprochables équipages, n'en prisait que mieux la fantaisie de cçs berlingots ; la bonhomie de notre gaieté lui rendait les illusions de sa Flandre natale, impression souvent renouvelée du reste, par la simplicité amicale des naturels du pays. « Ces Savoyards, s'écriait-il, ce sont de vrais Flamands I » Chacun les trouve ainsi tant soit peu de son pays, et cette humeur-là prédispose leurs populations émigrantes à s'acclimater partout.

En approchant du ^ont de Brogny, lancé, à l'extrémité d'une longue plaine, sur le torrent encaissé du Fier, dont le lit semble s'élai^ir à mesure qu'on se rapproche de sa source, le cocher nous invita à descendre. Ce brave homme avait le zèle obligeant des guides; chemin faisant, il indiquait à la ronde, et de fort loin, les curiosités. C'étaient, Pringy, village entouré d'une banlieue d'antiquités, où l'on a mis à jour un cimetière romain ; plus bas, Crans où sont de vastes fabriques d'étoffes et de papiers ; au-dessus de Brogny et sur la route de Genève, le château dés Monthoux où fut hébergé Henri IV, et plus loin, hors de portée, celui de Proméry, où vécut René de Valbonne, tandis que Yaugelas, son cadet, épluchait dans l'abstinence, à

la cour, les prépositions et les adverbes. Plus à gauche, armant comme un éperon, le pied pro-< longé du Salève, la montagne triangulaire de Man« dallaz s'amusait à se coiffer et à ae décoiffer d'un petit nuage errant sur sa cime. Dès qu'elle dispa** raissait sous ce bonnet de vapeurs, « nous aurons la pluie, » grommelait le cocher; et si le brouil* lard venait à glisser derrière, « nous tenons le beau temps, » disait-il en faisant claquer son fouet :

« Quand Mandallaz met son chapel, Le voyageur prend son mante! . »

Au pied de ce baromètre jurassique, jaillissent les eaux sulfureuses de Bromine, qu'il est ques* tion d'utiliser pour leurs propriétés médicales et d'amener, à la faveur àkxn canal, jusqu'à Annecy.

Gomme nous examinions le beau pont d'une seule arche, lancé sur le précipice du Fier, et les magnifiques versants qui, sur la droite, s'ouvrent avec une grftce alpestre sur deux vallées que leParmelan domine de son diadème de roches, mon ami, désignant à Siméon quelques maisonnettes éparses à travers ce terrain cahoté, lui dit : t Voilà la patrie du fameux cardinal de Brogny, dont vous avez en* tendu parler probablement î

— Qui ne le connaît à Paris 1 s'écria Dornheim, ce légat du concile de Constance, qui excommu-nie à grand orchestre le suborneur de la Juive^ et qui

fait, avec tant de maladresse, bouillir sa fille

jr. ALARMET, ET LB POW DE BROGNY, 119

uniquQ dans une chaudière I Le cardinal de Qrogny ; superbe voix de basse taille...,

-w C'est cela mérae I Seulement, au lieu d'avoir été ce qu'un vain peuple pense, quelque prince italien, jeté dans les ordres par un désespoir d'amour, Brogny, qui a gardé le nom de son v\U lage, était né sous le chaume dans l'humble condition d'un pâtre de la Savoie. Il menait paîtra des pourceaux, lorsque deux religieux l'ayant pris au service dq couvent, l'emmenèrent à Genève où ils le firent étudier. Jean Alarmât, c'était le nom du futur prélat, était si pauvre clerc, qu'il reçut, l'aumône d'un cordonnier à qui il ne pouvait payer le raç-. commodage de son unique paire de chaussurasi c Tu me payeras, lui dit Partisan, quand tu seras cardinal... » Bientôt, le pâtre devint vicaire de Tarçhevèehé de Vienne ; puis, le pape Clément, son compatriote, le fit évéque de Viviers, archevêque d'Arles, cardinal enfin en 1385. Benott XIII, autre antipape, l'ayant nommé vice-chancelier de l'Église romaine, il abandonna Benott XIII à Avignon, et se retira en Italie, suivi de dix cardinaux qui l'aidèrent à mettre fin au grand schisme d'Occident. Là, le cardinal Alarmet devint l'arbitre de l'Église. Il fui-» mina la déchéance de Jean XXIII, tour à tour pi^ rate, condottiere et pape, à qui Donatello et Miche-* lozzi ont sculpté une si belle tombe au baptistère de Florence ; il reçut l'abdication de Grégoire XII, il déposa Benoit XIII et, quand il eut balayé papes et antipapes, il couronna Martin V, Il avait présidé

jusqu'en 1417, le concile de Constance, avec Tempereur pour lieutenant. Telle fut la vie de ce berger savoyard, qui mourut, en 1426, à Rome, où j'ai vu son tombeau. Son histoire vaut bien la légende, dont un opéra populaire a affublé sa mémoire... »

 4eux bonnes heures d'Annecy, nous quittâmes, au Plot, la route de Bonneville, pour remonter à droite le torrent de Filières, jusqu'au milieu de la vallée de Thorens, dont les versants revêtus d'éclatants pâturages, sont parsemés de ces chaumières dans le goût alpestre^ que les Parisiens dénomment indistinctement des chalets. Nous quittions des plaines, nous n'avions fait que descendre et nous pénétrions surpris et charmés au cœur des montagnes. Les environs d'Annecy ménagent à tout moment, de ces décors imprévus. Celui-ci, quand, au delà du bourg, on a remonté la côte qui dérobe sous ses futaies les terrassements du château, apparaît presque confus, tant il est divers et meublé : l'aspect général se décompose, aux yeux du peintre, en une myriade de points de vue gracieux, dont l'ensemble se résume en un site romanesque. Pays animé, solitude vivante, propre à donner aux premières impressions d'une âme active, l'élan religieux et l'intuition de la poésie. Le héros du lieu s'emparait de nos pensées, et quand nous franchîmes le pont-levis du manoir de Thorèns, la joyeuse enfant qui émerillonnait notre caravane, avait pris elle-même une allure plus recueillie.

VAL DE THORENS. 121

La cour haute et profonde décrit un trapèze brisé ; trois tours en rompent les lignes ; celle de droite est de beaucoup antérieure à la naissance du plus illustre rejeton de la maison de Sales qui, presque partout, a réparé les murailles de la maison de Compey. On pénètre dans ce logis par le fond de la cour où s'ouvre une vaste salle, dont le plafond à soliveaux peints est du dix-septième siècle ; puis on rencontre tout d'abord 1^ souvenir de l'illustre évêque, dans une cuisine voûtée où s'élèvent, proche l'une de l'autre, deux énormes cheminées. Il aimait , dit-on , à s'y chauffer* à la fois le dos et la poitrine; mais, outre qu'il cherchait peu ses aises, l'un de ces foyers porte la date de 1632, postérieure de dix ans à la mort du comteévêque. L'ancienne chapelle, aujourd'hui défaite, est également d'un caractère plus moderne. Il n'en est pas de même des appartements qui donnent sur les roches de la vallée. Les murs ont trois mètres d'épaisseur, et tout s'accorde avec la tradition qui désigne une chambre située au midi, comme ayant été consacrée par le saint, lors de sa promotion à l'épiscopat, à une retraite de quarante jours.

Précédés d'une vieille gouvernante, esprit familier et déjà vacillant de ces ruines, qu'elle est trop jeune pour interpréter, nous errions parmi des appartements, dont le mobilier raconte à sa manière la modeste simplicité hIu seigneur actuel : absence de faste, digne d'un esprit libéral, héritier du berceau d'un saint. De rares traits-d'union rattachent

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pourtant le passé féodal au régime actuel. On s'arrêta à contempler le portrait d'une jolie brqnette du temps de Louis XYl, coiffée en poudre grise et vêtue d'une robe blanche accommodée de rubans bleus et noirs. Il représente une demoiselle de Sales» et cette petite nièce de saint François est la grand'mère du comte de Gavour. En face d'elle est une image de l'ascétique ami de Mme de Ghan«* tal; peinture faible, mais offrant les caractères d'une évidente personnalité. Enfin, on plaça sous nos yeux une relique véritable, la mitre avec la-r quelle le bienheureux est resté inhumé pendant les vingt ans qui suivirent son décès. Le fond est en satin blanc, que la tombe a bruni, relevé de J)ro« deries très-fines d'or et d'argent, où fleurissent par menus bouquets, des perles ossifiées et mortes. Pour clore le pèlerinage, on gravit, au delà du parc, par des pelouses en gradins qui servent de sépulture à des ruines, le 'mamelon où s'éleva jadis, à quelques minutes du créneau rival des Gompey, le manoir paternel du saint. Ce château où résidait son frère, Louis de Sales, qui défendit la Savoie contre les Espagnols, et Annecy contre Louis XIII, a liait place à une modeste chapelle, érigée à l'endroit même où naquit le précurseur et le mattre de Fénelon. Elle est décorée de tapisse-^ • ries du temps de Henri IV, représentant l'histoire de Tobie; le mattre-autel porte le millésime de 1677. Il ne reste rien de l'ancien castrum ; des quinconces de tilleuls énormes, attestent seuls sur ce

SALES ET C01IPE7. iS3

plateau la présenee ant^ieure d^une noble habio tation. Dès smi enfance, au surplus, François a pu apprendre le son de sa voix aux échos des deux do<* maines, plus rapprochés encore par la fotalité que ne Tétaient, entre Vérone et Padoue, la tour des Montaigu et les créneaux des Gapulet, deux cham« t)ion8 de pierjre, que Ton voit en Vénétie» Des con-. ditions pareilles ont engendré, dit*on, des haines semblables, dont le souvenir forme un contraste bizarre avec la tradition sereine qui termine cette légende.

Elle fait naître au onzième siècle les deux châteaux, qui ont été probablement plus d'une fois re« construits. Gérold de Genève, qui avait bâti celui de Thorens, l'inféode en 1060 à Odon de Compey, et dès lors commence, entre les deux voisins, pour ^durer près de quatre siècles, un acharnement à s'entre-détruhre qui, après nombre d'usurpations et d,e confiscations, aboutit à l'extinction des Compey.

Philibert de Sacconay, le dernier de la race, ayant été vaincu, exilé et dépouillé, avait disparu depuis plusieurs années, lorsque, par une sombre soirée, vers l'an 1540, un mendiant en haillons, exténué, défaillant, vint heurter au château de Christophe de Sales, implorant l'hospitalité. Le comte offre ses appartements; mais l'é^^anger re^ Aise et s'alite dans une salle basse. Puis, sentant sa fin approcher, il se fait porter au château de Tho-* rens et là, réunissant des témoins, protestant sous

le toit de ses ancêtres contre Tarrét qui l'en avait chassé, Philibert de Sacconay se fait reconnaître et dicte l'acte de ses volontés dernières. Ce fut le suprême effort de cette haine épuisée. En face de la mort, il reconnut la vanité de sa démarche, et après avoir prévu que messieurs de Sales absorberaient un jour la maison de Gompey, il revint se réconcilier avec son ennemi, afin de mourir en paix. Bientôt après, Philibert de Luxembourg vendit le château de Thorens au sieur de Sales, son écuyer.

Une seule figure, mais d*un éclat angélique, a suffi pour jeter dans les ténèbres ces mélodrames séculaires qui, pour être ramenés au grand jour, n'ont pas inspiré la muse d'un Shakespeare.

C'est, il faut l'avouer aussi, un aspect émouvant et rare que le foyer patrimonial d'un saint. Ce type surhumain de la perfection idéale n'apparaît d'ordinaire à notre esprit que dans les régions éthérées du ciel. Les siècles où l'on se dit qu'ils ont touché à la terre sont si lointains, que leur pied en prenant son élan, n'y a pas laissé sa trace : on ne s'attend pas à coudoyer leur existence en voyageant dans le passé du monde. A Thorens, on rend visite à saint François, cet habitant des cieux ; on parcourt la chambre de son patron baptismal ; ses yêtements sont là; la coiffe de cette mitre est lustrée par la sueur de son front : des objets palpables vous présentent le logis et la dépouille d'un des héros de l'olympe chrétien....

LE BERCEAU d'UN SAINT. 125

Peu à peu, ce grand personnage s'humanise et redescend vers vous ; Técrivain^se retrace avec son autorité charmante, guide littéraire en cette langue que nous parlons encore ; l'homme du monde redit à notre oreille ces mots du cœur qu'il assaisonnait d'esprit : il existe tout ensemble, et parmi nous, et dans le bleu de la légende dorée.

Et quelle impression que de voir éclore cette fleur entre des créneaux ennemis, sur ce champ de bataille de deux races farouches ! Il arrive donc ainsi, que les terres engraissées de sang et labourées par la haine, font épanouir des lis : le sol piétiné par la rage des Gapulets a donné Juliette à Shakespeare ; les Montaigus de la Savoie ont donné saint François de Sales au monde poétique des chrétiens.

Étude sur le lac d'Annecy. — Le Veyrier et 1 Semnoz; les Bauges la Tournette. — Doussard et les rocs d'Entrevemes. — L*ours vendangeur. — Saint-Jorioz et Sévrier. — Dogulne et Tontine. — Le oap de Duingt et ses seigneurs. — Comment les Espagnols ont pris le port de Bredannaz, et ce qu'il en advinti -^ A bord de la Couronne de Savoie,,.. voyage de circumnavigation. — Légende de saint Bernard. -- Hérésie parisienne. — Visite au château de Menthon. — Sous les Dents de Lanfon, au sentier de Ramponex. — Apparition provençale : Talloires et son abbaye. — Antiquités et chroniques. — Ermitage et légende de saint Germain. — Tentation de saint François. ~ Conversation avec un pâtre. — Les commères de Verthier. — Faverges et sa vallée. — Un moniieur.,,, pour U soif* ete»

Plus d'une fois, en naviguant sur le lac d'Annecy, j'ai cherché à me rendre compte du caractère de ce bassin et de Teffet singulier des montagne si dis* parâtes qui l'encadrent. Quand on l'aborde à l'issue de la ville, où ses eaux pénètrent par des canaux jusqu'au pied des maisons, on reste au niveau d'une plaine égayée de vergers ; on la voit se relier à des coteaux parsemés de vignes : des pêchers en plein vent, quelques ajnandiers même se marient sur la droite à ces cultures des climats doux* Puis, dès

qu'on s'avance jusqu'au Pelva-Margéria, pierre debout sur un roc proéminent qui reflète dans Teau le pied de la chaîne du Veyrier, la rive opposée prend des nuances froides, les plans d'ombre revêtent une intensité qui, rappelant les prés-bois de TOberland, exagère la lueur dorée des champs ou des vignes. Plus loin^ le roc de Chères, dont quelques pas vous font atteindre le sommet, entremêle de rhododendrons sa cheveluref buissonnière. Dépouillé de sa robe verte, le lac a passé à cette teinte d'un bleu vif et cru où se reflètent les cieux des hautes latitudes; les montagnes profilées avec une harmonieuse audace, font illusion sur leur élévation réelle par la majesté de leurs lignes.

Cette double physionomie anime et renouvelle le spectacle avec une telle prodigalité, que l'on craint de n'épuiser jamais l'examen de cette pièce d'eau, de trois lieues et demie de longueur sur une largeur beaucoup moindre ; car le lac, fort allongé du nord-nord-ouest au sud, subit, aux deux liers de son cours, un étranglement qui n'est pas une de ses moindres beautés. Tout le versant qui regarde le levant ou le septentrion, semble dérobé aux ca-^ maïeux verts de Chamonix; l'autre rive, que couronnent pourtant les cimes les plus altières, rappelle à sa base, les bords élevés de la Saône aux alentours de Lyon. L'étrangeté de cette région mixte, où se résument dans un unique aspect, les caractères si opposés des étages siipcessifs des Alpes, ne peut être expliquée que par un seul fait : l'élé-

SUR LE LAC d'aNNECY. 129

vation inaperçue de la plaine d'Annecy et, par suite d'une eiposition privilégiée, la fertilité exceptionnelle des coteaux, exposés aux rayons solaires du couchant et du midi. Mais, comment se douter qu'Annecy est à deux cent vingt pieds plus hnut que Genève, et que ce lac, élevé de 448 mètres au-dessus de la mer, domine d'une manière sensible les neuf grands lacs de la Suisse ! Édifié par cette confidence du baromètre, on conçoit que, partout où le lac d* Annecy échappe aux travestissements méridionaux du soleil, il reprenne la physionomie propre à sa hauteur atmosphérique.

Ce n'est pas sans inteation que j'insiste sur le caractère d'un pays miraculeusement combiné pour l'art du peintre ; car, doué de l'ampleur des sites alpestres , il n'échappe point comme eux aux proportions de la toile, par l'immensité des lignes, par l'absence dès premiers plans, ni par l'extravagance des fonds à vol d'oiseau. Loin de défier la palette par la crudité des tons, il épuise et marie toutes les notes de la gamme, ce qui perniet de raccorder à une vigoureuse harmonie les sons aigus, soutenus par des bases sonores. Le paysage alpestre, qui a vainement défié nos coloristes, les appelle à triompher ici par leurs qualités natives et, quant au style des sujets, au choix inépuisable des motifs, ils y revoiront en partie ce qu'ont trouvé ailleurs Salvator, le Guaspre et Poussin. En un mot, la nature a entassé les modèles et ouvert \\ un atelier, où je voudrais, dans Finté-

}?P hk nxVTE SAYOIB.

r$t d'un iGirt qui manque de renouveau , attirer no9 artistes, I^e pays est accessible et facile ; on y trouve le bien*étre , la solitude sans l'isolement, de$ gens sociables sans importunité. Une saison passée là rendrait à un peintre les victoires d'une campagne. Ut pîctura poesis : Jean-Jacques, l'élève de ces contrées, n'a pas eu d'autre maître.

A travers cet éden où l'écrivain doit craindre de se perdre, autant que doit souhaiter de s'y égarer le promeneur, l'œil est sollicité, à droite, à gauche, en arrière même, où l'on voit décroître le château d'Annecy devant le mont de Mandai et les ondulations rosées du Jura ; devant soi, où l'on parcourt cette longue et belle arête duSemnoz, objet d'une ascen^ sion charmante sur les pâtures bovines des Bauges* A l^ surface de l'eau, les tumuli des huttes la*custres retracent les âges fabuleux; sur la rive, des antiquités vous parlent des Celtes et des Romains. Sévrier, qui fait face à Menthon, vous montre les mœurs modernes en regard des souvenirs féodaux; dans les airs, au-dessus des gradins aux cultures éclatantes, les Dents du Lanfon vous aident à mesurer l'énormité de la Tournette, si imposante avec ses deux amphithéâtres superposés de roches cyclopéennes. Ce point, d'un accès assez difficile et d'où la vue est splendide, deviendra tôt ou tard l'objet d'une ascension que Jes touristes tiendront à honneur d'affronter. A mesure qu'on se rapproche du roc de Duingt, qui dessine sa croupe grise sur les fonds de la combe d'Entrevernes , on voit s'avan-

LE VEYBiEli, tA TOURNETTE, ETC. 131

cer, en formô de cap, uq posant manoir au miUe^ d'un fouillis d'arbres : sur ]a gauche, dan3 les hmteurs du ciel, d'énormes spectres de pierre se glissent un à un derriière 1^ Veyrier poyr rejoindre l^ Parroelan, h Tournette, et venir à leur tour conitempler U vallée, Le« silhouettes de ce triple sr»?phithéâtre se modifient à chaque in^tant ; si vous vous laissez distraire, autour dévoua tout a changé, et tandis que vous cherchez à vous reconnaître, le bateau, doublant le promontoire qui fermait le bassin, glisse du côté de Talloires et vou» lance à l'entrée d'un second lac tout différent de Tautre, que soudain vous revoyez derrière vous dans toute mn étendue. Le premier était Vaudois, celui-ci est Bernois ; il resseipble au lac de Brienz, avec des nyances d'une ardeur pyrénéenne. Talloires est le joyau de cette rive : e'ept la blonde apparition d'un bourg fleuri de la corniche de Gênep, Nops y reviendrons. A la différence dM lac de Genève, où le point dp vue ne peut embrasser qu'un des bords, les proportions du bassin d'Annecy donnent des fonds complets de tout côté, et des caps reliés à des courbes accomplies. Je n'ai vu nulle part la nature si harmonieusement distribuée, ni de romantiques paysages d'une si classique régularité. L'accord de ces deux caractères introduit le style dans les compositions de la nature. Le fond arrondi du lae se décrit nettement dès que sa cuve s'élargit ; .mais la puissance du regard s'énerve à vouloir gravir au delà, jusqu'au sommet de l'homon, la ronde que

les montagnes forment à Fentour. Elles sont en effet très-évasées, et inclinées en longues pentes adoucies, jusque vers Doussard, ce qui permet d'embrasser tour à tour, sous les rocs déchiquetés d'Entre vernes, les noires forêts du Charbon, les futaies vierges de la Combe d'Ire que couronne le Malcalou, dominé par les crêtes du Seytenex qui scient les nuages; puis enfin, au fond du tableau, les cimes roses et moirées de neige qui limitent la vallée de Faverges.

Cette vallée, qui continue le lac en se contournant à gauche, est si plate et si verte, et d'une nuance tellement assortie, qu'entre le pré liquide et l'étang d'herbe menue, l'œil ne saisit que la différence du luisant au ton mat. Je n'avais rencontré nulle part cette opulence de mise en scène, ni la singularité de cette disposition. Cette Arcadie est très-helvétienne, sauf sur le plan de gauche, au pied du Verthier, montagne claire, boisée de ciriers, d'alisiers, de merisiers et de hêtres, qui tombe d*un seul plan jusqu'au lac, où sa croupe se reflète. Elle n'en est séparée que par la tour antique et trapue de Beau-Viviers, qui se détache noire d'un carré de vignes, dont la récolte est, dit-on, chaque automne, vendangée par un ours. Une si vivante attestation de la sauvagerie du désert au milieu de cette Tempe, ne laisse pas que d'impressionner. L'industrieuse activité a conquis cette culture sur les friches primitives des Alpes; les Alpes suscitent des monstres pour en dévorer les fruits.... Le sort

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