L'OURS VENDANGEUR
de cette vigne symbolise la lutte de Tbomine contre un pays difQcile à dompter. Cet ours, dit-on, est toujours le même ; on a remarqué qu'il attend la maturité des raisins et que l'intelligent gourmet procède à sa récolte la veille des vendanges.
Ce voyage au long cours^ si justement défini par M. Replat, à raison de l'étonnante diversité d'aspects qui fait illusion sur son étendue réelle, cette vision de quelques heures laisse une sorte d'éblouissement qui permet à peine de prêter Toreille au récit des souvenirs historiques disséminés à travers le tableau. D'autres ont pu retracer à loisir, d'une main spirituelle ou savante, les annales du petit prieuré de Saint-Jorioz, cédé en 1030 à l'abbaye de Savigny et réuni en 1412 à l'abbaye de Talloires ; ils ont pu chercher les vestiges du prieuré de Sévrier, abandonné par Talloires en 1330 au chapitre de Genève, et sourire, en visitant M. Domenjoud, aux galants portraits des demoiselles Loyson, Doguine la blonde et Tontine la brune, célébrités des soupers fins de Paris, sous la Régence, chantées en versicules pimpants par le poëte Regnard ; ils ont pris le temps d'admirer les chinoiseries du château de Duingt, décoré sous Louis XV, et bâti par une féé qui ne demandait, dit la légende, pourjeter un pont jusqu'à Talloires, que du beurre et du sel. Duingt où naquirent la mère de saint Bernard de Menthon et Richard son premier biographe, archidiacre d'Aoste en 1008, Duingt passa de la maison de Luxemboui^ à la maison de Sa-
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voie, puis aut dites de ïfemours et aux familleife de Monthôut et dé Sales. Le caâtel ravagé de Dhéf é offrirait à un émule de Walter Scott et de fhéopliile Gautier, des motifs de ruines aussi poétiques que le donjon des Ravenswood, ou que le manoir appauvri du dernier des Sigognac. Gomment passer devant Bredannaz, une douzaine d'habitations de pêcheurs, qui festonnent dans le lac la réflexion de leurs toits aigus, sans se rappeler qu'en 1742, les Espagnols, en marche sur Annecy, ayant écrit à la cour qu'ils avaient fait une étape au petit port de ce hameau, on chanta un Te Deum solennel à Madrid, pour célébrer la prise du port de Bredanriaz!... « Risum teneaiU! y> ajoute M. Jules Philippe, et il a bien raison. C'est près de Bredannaz que le feu marquis de Gustines a écrit ses curieux Mémoire^ Sur la Russie : bonne action que cette cour jugea discourtoise. Laissons la grotte ou bornallaz des Sarrasins, vaste champ ouvert aux hypothèses, la Table aux Fées qui a perdu sa légende et, avant de retourner au port, acquittons notre dette de reconnaissance envers le navire qui a fait passer sous nos yeUX tant de merveilles.
Autrefois, avant l'annexion, la navigation anné-^ cienne n'était pas constituée et les bourgs du littoral n'avaient avec l'intendance que de lentes et difficiles communications. L'Empereur et l'Impératrice qui ont visité ces rives, à cette époque où leur parcours réalisait un voyage de dédouvertes, firent le don d'un joli bateau à vapeur, que leur modeste coui*^
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tolsie, pôyr perpétuer le souvenir deâ anciens ducs, baptisa : * La Couronne de Savoie. » Cette nef élégante et spacieuse, où Ton trouve, outre une table promptement servie, utie bibliothèque qu'où ne lit guère, est décorée d*uti joli boudoir pompadour à boiseries blanches rehaussées de moulures d'or, et d'un salon divisé en dix panneaux Couverts de paysages représentant des marines, prisés en divers dimats, tant au bord des lacs que sur les rivages des mers. Ce bateau, véritable bien-^ fait pour les touristes et surtout pour les cultivateurs de ces campagnes, accomplit deux ou trois fois par jour le tour du lac, où il a abrégé les distances, facilité les exploitations du commerce, accru la valeur des propriétés et porté la richesse avec, l'animation. C'est le maire d'Annecy, M. Tavôcat Levet, magistrat dévoué aux embellissements de sa ville dont il a fleuri les rivages, administrateur ferme et type accompli d'un homme de bien, c'est lui, grave et souriant, qui est le ministre de cette joyeuse marine, où il est parfois appelé à faire intervenir le qtu)S eg.0 de Neptune. En effet, les riverains, épris de leur flotte, et d'humeur aventurière, voudraient filer sur les eaux à toute heure, ni plus ni moins que des grèbes et des alcyons.
On peut donc, et c'est un plaisir dont un âmi intelligent de la nature ne saurait se priver, revoir ce rivage, où le cours du soleil apporte une succession d'effets disparates. Je l'avais observé le soir ; je l'ai revu lô matin ; les conditions bouleversées de l*èôlâi-
rage avaient modifié les formes, changé les distances, et jeté deux cents lieues de latitude entre les fraîches aquarelles de Taurore et les gouaches crépusculaires du soir. Si, vous éloignant du lac, vous entreprenez à Tentour une série d'excursions pédestres, alors, vous n'y reconnaissez plus rien ; tout est nouveau, imprévu, illimité, et dans un espace restreint, vous découvrez un monde. La nature a entassé Ik un tel encombrement de féeries, que les plus infatigables pèlerins n'en ont pas épuisé les combinaisons. Il y faut renoncer, à regret , mais en subissant un sacrifice nécessaire.
Je n'aurais pas le courage de quitter les bords du lac, entrevus comme à vol d'oiseau, sans y faire deux poses, justifiées par l'importance des sujets . le château de Menthon et l'abbaye de Talloires. Au reste, rassurez-vous, ami lecteur ; nous ne reprendrons plus la mer : nous irons à pied, par des sentiers inexplorés, à ces vivants souvenirs du moyen âge féodal et religieux.
Un matin donc, que le fidèle Siméon m'avait abandonné, je résolus d'entreprendre une course.... respectable ; en un mot, d'aller, en empiétant sur les montagnes, non-seulement à Menthon, à Talloires, et ^ l'extrémité du lac, mais de franchir au delà, toute la vallée, jusqu'au pied des cimes neigeuses sous lesquelles Faverges semble abrité. Il le fallait ! Ma verve commençait à paraître endormie, la vigueur de mon jarret devenait suspecte; ces infatigables chasseurs de légendes et de poésie,