‹ La Haute SavoieChapitre 40 sur 150 · LÉGENDE DE SAINT BERNARD · texte numérisé non relu

LÉGENDE DE SAINT BERNARD

intrépides à battre les rochers pour défrayer la muse alpestre^ craignaient, je l'entrevoyais sans peine, d*avoir accueilli, comme un des leurs, un badaud parisien, fait pour aimer ses aises et se transvaser en omnibus : v/n parisien ! ce philistin bourgeois, dont nos provinces cherchent la ressemblance, sur les traits de tout voyageur étranger au département.

Je me mis en route assez tôt pour être vu des étoiles; et après avoir traversé le Veyrier, qui entr'ouvrait, au soleil levant, les étroites fenêtres de ses vieilles maisons entassées dans une ruelle, comme j'arrivais à des thermes en ruine, je me pris à songer au castel célèbre dont j'allais gravir le piédestal.

Au milieu du dixième siècle, le fils du seigneur de Menthon manifesta, dès ses jeunes années, une vocation impérieuse pour la vie ascétique. Ses parents tenaient à perpétuer une race de preux, si ancienne qu'elle avait pris pour devise : « Ante natvm Christuniy jam haro natm eram » et, afin de changer les dispositions cénobitiques de leur héritier, ils obtinrent pour lui la main d'une belle jeune fille. Il se soumit avec une docilité du plus heureux augure ; seulement, tandis qu'on l'attendait pour la bénédiction nuptiale, dans la chapelle du château, il s'évada, en sautant par la fenêtre de sa chambre , dans un précipice de cent coudées, où il prit terre lentement, soutenu par son ange gardien. Il vint ensuite chercher une retraite, potir y vivre en solitaire, tout près du ciel, au milieu des neiges du

lââ lÀ ÔAtrfï SAVOIE.

motïl Jotl. Ceci se t)assait en 910. Peu de temps après, le Jeune de Menthon institua au sommet de ce désert esCârpé, en faveur des pèlerins, deux hospices qui existent encore et ont retenu le nom de Bernard de Menthon, leur fondateur. C'est ainsi, qu'après la canonisation du père des établissements charitables, Jupiter, détrôné du njoUt Jou, disparut du mont Saint-Bernard. Dernièrement, un historien en renom et un romancier de talent ont, par une erreur criminelle aux yeux des Savoyards, fait honneur à la Bourgogne d'avoir rebaptisé le mont Jou. Ils avaient confondu saint Bernard de Menthoti avec Tabbé de Clairvaux, né quatre-vingtsept ans après la mort de son homonyme. L'un de ceâ coupables est né à Saint-Quentin , l'autre â Marseille : la vindicte légitime des lacustres d'Annecy les a naturalisés parisiens, sans rémission.

J'eus le temps de méditer sur cet exemple, ert montant du vieux bourg de Menthon jusqu'au château, installé, entre deux pentes élevées, sur un promontoire qui domine de cent cinquante pieds le bassin du lâC. Entrevue de ce côté, la maison manquerait de caractère, cette façade ayant été refaite en 1740, n'était l'élégance dont elle couronne un amas de fleurs, de lianes, de pampres en fête, qui lui servent de corbeille : elle jaillit d'une constellation de jasmins. Maïs lorsque, laissant le castel à droite où il disparaît sous des fu-taîes, on le dépasse en longeant le parc, pour aller rejoindre dans la montagne, par un sentier rapide

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et creux, le chemin d'Alex, l'aspect est totit difTérent. Menthoii, découvert îfiopinément de ce côté, avec ses fenêtres trilobées, son massif doojon, encorbellé de mâchicoulis et accosté d'un escaliertourelle ; ses corps de logis cintrés en cuirasse, à larges croisées divisées par des meneaux ; son portail ogival et ses toits pointus; Menthon, profilé sur une douzaine de pics jetés en biais à rhorizotï avec des aigrettes de rochers; Menthon féodal et souriant, devant ses tilleuls épars, ses pelouses d'émeraude^ ses massifi de roses«trémières lancées en fusées d'artifice, Menthon reprend avec tant de grâce sa fierté héraldique, qu'il fait oublier la lo^ gette du nioine, le burg du soldat et songer aux légendes amoureuses^ de la chevalerie gauloise. Du bord de la terrasse on plane, au couchant, sur le lac et ses rives arcadiennes ; à l'orient, s'amoncèlent les chaînons du Parmelan et les Dents du Lanfon, dominées p^r le fiiuteuil aérien de la Tournette.

La porte d'entrée, dissimulée dans un angle de l'édifice, est en fer, avec des grillages, un verrou compliqué, des loquets, des serrures et un marteau du quatorzième siècle : appareils de serrurerie très-complets et aussi rares que curieux. On est introduit alors dans une série irrégulière de corridors, de sallettes, de petites cours , de tourillons voûtés, de rc^coihs biscornus qui retracent, avec les précautions défensives d'autrefois , les indices de plusieurs constructions successives. Le castel passait pour ancien déjà quand saint Bernard y naquit

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en 9M et^ dès Troque romaine, on a dA fortifier le défilé qu'il commande. En bas, près de la poterne^ se tronre la chapelle où, dit-on, le fîitnr moine était attendu par sa fiimille et sa fiancée, lorsqn^il s^enrola du manoir. Cette pièce ToAtée, arec des nervures de la fin du seizième siècle, a de toute évidence été reconstruite. Une tradition respectable a consacré la chambre qui servait de retraite ou de cellule au patron du mont Saint-Bernard : elle est en communication immédiate avec le salon 9 qui est vaste, décoré comme sous Louis XV, situé en pleine lumière sur le lac, et orné, sans nulle concession aux clinquants actuels, de portraits de famille, de souvenirs intimes, de livres choisis, et de ces anciens petits meubles de fantaisie, qui racontent avec une fort noble bonhomie le séjour ininterrompu des aïeux. M. de Menthon eut la bonté, malgré Theure matinale, d'y recevoir ma visite et de m'ouvrir le sanctuaire qui remplace, à gauche de la cheminée, le boudoir accoutumé, (l'est une très-petite pièce, transformée en oratoire, avec un autel où Ton peut célébrer l'office, et en face, un petit monument commémoratif, dressé à Tondroit où reposait la couchette du bienheureux Dernard. La chambre reçoit une faible lumière par ^ une très-étroite fenêtre ogivale, dont la moulure intérieure se découpe en trèfle naissant. C'est de là que le saint aurait sauté dans l'espace, d'une hauteur de trente-cinq pieds environ. Hais, outre que k croisée est bien étroite» le style de son architec-

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ture dénote la fin du treizième siècle ; seulement, il semble résulter de la largeur d'un banc pris dans l'épaisseur de cette fenêtre, qu'elle dut, dans l'origine, être plus spacieuse. Il est présumable que la petite ogive a été inscrite dans une ancienne croisée en plein cintre, hypothèse que le crépissage du naur extérieur ne m'a point permis de vérifier.

Ainsi, ce donjon historique, où tous les âges ont laissé leur empreinte, est à la fois une forteresse, une villa et un temple. On s'y rend en pèlerinage une fois l'an, au 15 juin. L'imagination se plaît à évoquer partout la présence et la protection des saints; mais leur présence paraît plus sensible encore, aux lieux privilégiés qu'a consacrés leur séjour. On doit être moins enclin à la futilité, aux plaisanteries malicieuses, aux mignons péchés de la médisance, aux manèges de la coquetterie, dans un salon qui a le berceau d'un saint pour boudoir, et je me ligure que ce voisinage a dû exercer une grave influence sur la conversation des hôtes habituels de ce manou*.

A l'issue du parc, amphithéâtre de lierre, de houblons et de rocailles, d'où surgissent des chênes, des hêtres élancés qui finissent par se masser en futaies, je remontai, pour continuer ma route, le sentier de Ramponex qui aboutit à un repli de terrain encaissé. On perd de vue le lac, masqué par un revers de coteau, et l'on se voit subitement transporté dans les plus austères aspects de la montagne. Des prés à poil ras, d'énormes blocs

détachés de la i^ipntagae et qui prennent sur le gazon des attitudes de dolmens ou de blocs errati* ques ; çh et là quelques scions tordus de frênes à feuille noire, nentinelles perdues de la végétation alpestre; des carrés d'avoine, offrant à la bise éveillée du matin leurs épis changeants de perles et d'opales ; enfin, au-deçsup de ces solitudes plongées dans Tombre, les Dents pyramidales du Lanfon, perçant le ciej et ralliées Tune à Feutre par un rideau de roches, couronnée^ d'aiguilles et bordées d'une forêt de sapins*,.. Je cheminais alerte et gai, heureux d'être seul, le long de ce vallon sévère à l'horizon sauvage et borné ; me détournant tous les cent pas, pour regarder se lever derrière moi un brouillard formé de la rosée d^ prairies, et qui, s'enlevant bientôt comme une blanche fumée d'encens, enveloppa de ses flocons les campaniles aénens du Lanfon : çh&sse miraculeuse suspendue dans les airs.

Au tournant du chemin, quand on double le plateau que porte le roc de Chères, près d'une croix qui succède aux chaumières du hameau des Granges, le fond bleu du lac, avec sa ronde de crêtes, apparaît de nouveau r Mais tandis que je commençais à descendre, Talloires se développait à mes pieds et soudain, ce vieux bourg monastique, oasis méridionale, encadré^ de sapins noirs et de pâturages d'une alpestre Crudité, se monl^a comme une conque rose, inoruttée à quelque roc voilé de goémons olivâtres.

LA PROVENCf DU Lie. J43

Protégée contre le nord par le massif de Chères, contre le vent d'est par la Tournette et la seconde Dent de Lanfon, et s'ouvrant au sud-ouest sur U baie, cette petite Provence aperçoit les neiges aur dessus des sapins, et cultive en pleine terre, au milieu de ses vignobles k saveur framboisée, le figuier, l'abricotier, le grenadier à fleurs doubles. Jusqu'à Ift fin d'automne , le rosier chromatella effeuille ses pétales de soufre sur les verveines citronnées des jardins. Le vieux bourg montueux, avec ses ruelles ravinées, ses bâtisses gothiques à vastes coiffures de chaume, ses antiques maisons capitulaires refleuries en villas et son prieuré enfoui dans les vergers du rivage, le bourg est une façon de musée^fouillis d'archéologie rustique et religieuse. Cette Arcadie australe, enchâssée dans la nature du nord, y apporte un épisode merveilleux.

L'importance historique de Talloires remonte jusqu'à l'époque romaine. Une pierre sépulcrale, portant le nom de Rutilius Celto, forme aujourd'hui une des marches du petit escalier qui descend au lac, en face de la grande porte de l'abbaye. En allant au prieuré, à gauche d'une petite ruelle, j*ai épelé une autre inscription, bien plus curieuse, encastrée dans le mur de l'habitation qui a remplacé l'église. M. Replat a décrit cette pierre, de sept pieds de long, s.ur deux et demi de largeur : « L'inscription date probablement du second siècle. Elle nous apprend que Caïus Blœsius Gratus,

fils de GaïuSy de la tribu VoUinia, a fait construire à ses frais pour l'usage public, un édifice avec grille et autres accessoires , dans lequel il a placé un horloge marquant les heures de la nuit comme celles du jour, et qu'il a préposé un esclave pour en prendre soin, moyennant un salaire de quatre sesterces. Nous devons à l'ingénieux Oldbuk Texplication du système d'après lequel l'horloge était construit. C'était une de ces clepsydres dont, au dire de Pline, Scipion Nasica fut Tinventeur. Une statuette, debout sur l'eau du bassin, descendait ou montait, suivant que l'eau s'écoulait ou que le bassin se remplissait. Avec le bout d'une baguette dont elle était armée, la figurine indiquait les heures, marquées sur un pilastre adossé au bassin. »

Il existe, à propos de ce monument singulier, une dissertation savante et curieuse du chanoine David d'Annecy, avec des notes historiques sur l'abbaye, travail conservé par un exemplaire unique du Calendrier de Savoie pour l'an MDGGLXXIX, publié chez G.-M. Durand, imprimeur du Roi. Ce petit volume in-32, cité par Grillet en 1807, est entre les mains de M. Poulet, maire de Talloires, qui a bien voulu me donner une copie de cet article.

C'est au neuvième siècle, que des religieux vinrent placer près de TaUoires, une cellule (cella) sur un terrain qui porte encore le nom de Clos du moine. Le fait est établi par une cession consentie

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en 879, par Boson, roi de Bourgogne cisjurane, en faveur de saint Philibert de Tournus : « Concedimus in comUatu Genevensi^ cellam quœ vocalur Talgeria,... » Régulièrement constitué de 930 à 937, par Rodolphe II, roi d'Arles, et non par Rodolphe I*' (erreur redressée par M. Jules Philippe dans une bonne notice sur cet établissement), le monastère de Talloires fut donné par Rodolphe III^ à Iter, abbé de Saint-Martin de Savigny (près de Lyon), et à ses successeurs. A une époque voisine de 1031 et qui ne peut être antérieure, M. Joseph Dessaix l'a démontré, la reine Ermengarde, femme de Rodolphe le Fainéant, énonce, qu'à Talloires en Albanais, elle a construit une église en l'honneur de sainte Marie, pour les moines de l'abbaye de Savigny, auxquels elle abandonne ses droits sur une dizaine de seigneuries.

On a voulu, mais c'est à tort, considérer comme une fondation primitive, ce document assez connu,' auquel était appendu le sceau d'Humbert aux blanches mains, premier comte de Savoie.

Incorporé à Savigny, Talloires hébergea vingt moines administrés par un prieur, et fut soumis à la règle de saint Benoit: Pascal II en 1107, Calixte II en 1123, Eugène III en 1145, confirmèrent cette institution. La bulle de ce dernier nous apprend qu'en 1107, Guido, évéque de Genève, qui donna aux bènédictiiis les revenus de soixante églises de son diocèse, avait cédé toutes celles d'Annecy, à Talloires qui, grâce aux bienfaits d'Ar-

dtitiù^^ porta bientôt leur chiffre à dou2é* Au siècle suirant, enrichi par les comtes de Savoie et de Genève, Talloires absorba Sévrier et Faucemagne. A la fin du quatorzième siècle, Amédée VIII consacra cette haute fortune et la maison fut érigée en commende par le cardinal de Brogny, qui s'étant adjugé la provision des bénéfices par lui séparés, jugea convenable d'y réunir le prieuré de Saint-Jorioz. Jacques de Savoie, Charles de la Tour, César du Perron, figurent sur la liste des commendataires, ainsi que le prince Eugène-Maurice» Ce dernier a^bé devint, en France, colonel-général des Suisses; ir épousa Olympe Mancini, nièce de Mazarin et fut le père du fameux prince Eugène.

Cette période fut beaucoup trop brillante, si Ton s'en rapporte à d'incontestables autorités. « La discipline y avoit été fleurissante, écrit l'évéque Auguste de Sales ; mais la négligence des commendataires fust cause de la chéute et que l'argent de la religion fust réduict en ordure. »

On essaya de réformer ces abus, en 1563, et de confier le prieuré commendataire, à un gentilhomme du pays, qui débuta par aller recevoir les ordres à Rome, d'où il revint s'établir à Talloires, à la grande joie de ses voluptueux administrés; car dom Claude de Granier était de bonne naissance et n'avait pas dix-sept ans. Dès lors commence, entre les religieux et Taiistère volonté de ce réformateur imberbe, une lutte acharnée. On lui résiste, on le menace, on aposte de faux témoins pour Tac-

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