CHRONIQUE DU COUVENT
cuser d'hérésie; on l'affronte en se livrant à des orgies scandaleuses; on parodie publiquement les sacrements et les mystères ; on ameute la populace, on sonne le tocsin... Cent fois ce prieur courut le risque d'être massacré et n'échappa que par la fuite; mais, l'orage passé, il revenait, seul contre tous, et toujours inflexible. II combattit quinze ans, dans être victorieux ni vaincu ; après quoi, il devint évêque de Genève.
Il fallait que ces moines eussent bien mauvaise volonté I L'ascétisme de leur supérieur paraît supportable, si l'on en juge d'après certains articles du Coutvmier qu'il les força de subir en 1568, et où l'ordonnance des repas est limitée à six services^ comprenant des viandes de toute sorte; les onglons (pieds) et oreilles de porcs, la volaille et le gibier, les gelées réduites préparées à la chair de poule, les sauces, la truite frite, ou courbouillonnée in vino albo; le nectar, seu virmm hypooraticwm ; le vin chaud et autres repues franches. C'est ainsi que gémissait Talloîres, sous un intolérable joug.... Nous voilà bien loin des âges où cette abbaye avait donné trois saints à la légende dorée: saint Germain en 969, saint Rulph qui vécut en 1018, et saint Jorioz mort en 1107.
François de Sales réussit pourtant à réformer Talloîres, et ce n'est pas un de ses moindres travaux» Mais, après lui, des divisions, des procès, amenèrent de nouveaux relâchements, constatés au dix-huitième siècle, par la correspondance de
révoque Biord. Placé, à ce moment, sous l'exclu* sive protection du salnt-siége, et livré à une série d'intrigues, Talloires qui avait ses fourches pati» bulaires et qui, au temps de ses plus grands désordres, avait brûlé vifs ou rompu des hérétiques et des sorciers, — un Antoine de Charrière, entre autres, condamné à subir la mutilation de ses membres et la mort « appliquées avec modérotionj » Talloires, dis-je, offrait à la fin de Tancien régime, le spectacle d'une institution féodale dégénérée, jouant son reste, et disputant ses privilèges aux autorités séculières.
Aussi, pourquoi livrer aux tentations de ce doux rivage ausonien qui fait songer à Gapoue ou à Cythère, des ascètes voués à l'abstinence 1 Le savant Berlbollet qui naquit à Talloires, s'il ne se fût enfui comme le sage Ulysse, n'aurait été là qu'un homme heureux. Saint Germain, le précepteur et l'ami de saint Bernard de Menthon, après avoir visité la terre sainte, revint se fixer à Talloires; mais il se hâta, pour échapper à cette atmosphère dangereuse, de gravir la montagne et de se réfugier, au sommet d'une gerçure d'où le Craz s'élance en cascade, dans une grotte escarpée, que surmonte maintenant une chapelle juchée au bord d'un précipice. C'est là que les anges venaient prendre cet ermite chargé d'années, pour le conduire à l'office conventuel par les chemins de l'air; c'est là que refleurit encore sous la neige, son bâton d'aubépine, qu'il avait planté en terre pour achever ses