TENTATION DE SAINT FRANÇOIS
patenôtres. Enfin, c'est là que, transporté d'admiration à l'aspect du point de vue qui plane sur Talloires et les monts qui encadrent le lac, saint François de Sales lui-même, l'infatigable apôtre, se sentit troublé et tenté de s'engourdir dans la rêveuse liberté du poète. < Gela est résolu ! (s'écria-t-il en embrassant des yeux la campagne) ; puisque j'ai un coadjuteur, je viendray ça haut. Il faut que cecy çoit mon repos, j'habiteray en cet hermitage. 0 Dieu ! que c'est une bonne et aggréable chose que nous soyons ici I Résoloument, il faut laisser à nostre coadjuteur le poid du jour et de la chaleur, cependant, qu'avec nostre chappelet et nostre plume, nous y servirons Dieu et son Église. Et sçavez-vous, père Prieur? les conceptions nous viendront en teste aussi drû et menu que les neiges qui y tombent en hyver !....»
On rencontre encore, à travers des jardins conquis sur les terres de l'abbaye, les traces dispersées des constructions primitives. Un pan de mur, un pilastre ensevelis sous des lierres, et plusieurs chapiteaux du onzième siècle proviennent sans doute de l'église édifiée par la reine Ermengarde; une tombe, ornée dans toute sa longueur, d'une croix grossièrement sculptée en relief, a dû couvrir la dépouille d'un ascète des premiers temps. Au front des bâtiments de l'ancien prieuré, situés au nordest, les ogivettes de quelques fenêtres géminées et découpées en trèfles, rappellent le treizième siècle : une tour qui servit de prison , une double enceinte
avec certaines embrasures, témoignent que le prieuré avait un prétoire et devenait forteresse h l'occasion. Ces restes sont antérieurs à Tavénement de Clément X, qui n'érigea le prieuré en abbaye qu'en 1674, époque où furent élevés les clottres actuels, sur la porte desquels on lit le millésime de 1681.
Leur style écrasé, dans sa nudité recueillie, archaïque pour ce temps-là, leur donne un caractère qui impressionne sans séduire. Il en est autrement des appartements abbatiaux, bouquet de la saison printanière des bergeries, qui a fleuri en 1733, au milieu de cet amas de pierres de taille. M. Replat en a tracé la piquante esquisse : < Un écusson sur* monté du chapeau abbatial, avec la devise PAX, en lettres dorées, annonce que céans se prélassait le pasteur suprême d'un troupeau de brebis.... et de bei^ers. Des figures austères d'apôtres et de saints, au front chauve, à la barbe vénérable, sont peintes sur les murs du pieux et commode réduit; mais, heureux mélange du plaisant au sévère I diverses scènes de chasse ou de pèche égayent les trumeaux. Puis , sur le ciel azuré de la chambrette voltigent de folâtres Amours : armés à la légère, ils tendent des chaînes de fleurs, ils batifolent avec des roses et font voler des flèches, dont une va menacer la bure de saint Jacques le Mineur.... Le galant boudoir du seigneur abbé touchait à Téglise. »
Si Ton me permet d'ajouter à ce crayon de l'abbaye, où se croisent des constructions de tous les
CONVERSATION AVEC UN pAtRE. 151
âges, la mention de l'escalier du prieuré, ramp^ fort originale 9 contemporaine de Gbarles-Emma^ nuel I", rattachée à la toiture par une série de colonnes composites, dont les chapiteaux obliques suivent l'angle de projection des degrés, il ne restera rien d'essenttel à ajouter.
La cuisine voûtée défraye aujourd'hui les pèlerins qui peuvent payer leur écot ; elle a gardé les bonnes traditions ; on est bien servi et pour un prix chrétien^ dans le vaste réfectoire des moines, transformé en un restaurant patriarcal des plu9 achalandés, Talloires étant le Tibur de cet heureux coin dQ la Savoie.
U était plus de midi quand je le quittai, et j'avais encore une longue course h fournir. On traverse Angon, hameau sur lequel une haute cas^ cade se précipite d'une fissure du roc, soutenue par un long pan de mur dont )es matériaux, taillés en petit appareil romain, révèlent l'antiquité d'un inexplicable travail, La chaleur était devenue intense, tandis qu'effleurant les festons formés par les flots du lac, j'arpentais les méandres d'un che^ min qui les limite et où, sous Henri IV, le marecbal de Lesdiguières eut ses équipages noyés. Près de la chapelle de la Madeleine, je m'informai, h des ouvriers qui faisaient la sieste, de la distance où j'étais de Paverges. « Deux bonnes heures, » dit l'un d'eux. Je doublai le pas. Plus loin, je rencontrai un petit pâtre, qui chantait h cinq moutons les vêpres h tue-téte, Ses jambes nues dépassaient un
haut-de-chausses aussi large que court; sur son front bossue ruisselait une chevelure fauve comme une quenouillée de lin. A la même question, il répondit : « Deux heures et demie!
— Tu chantes vêpres ? dis-je en passant.— Qu'est-ce que cela vous fait! répliqua l'enfant d'un air farouche, puisque vous n'avez point de religion.— Qui t'a conté cela? — N'êtes-vous pas de Genève? — Non, de Paris, où l'on est catholique. » Il réfléchit un peu et grommela d'un ton bourru : « C'est la même chose..,, t^n Parisien! » Et il me tourna le dos. Décidément, le Parisien est méconnu dans la province I
J'allais rapidement, n'accordant aux objets extérieurs qu'une attention distraite ; les spectacles de la matinée avaient épuisé ma curiosité. Je ne rencontre ici que des souvenirs glanés dans des notes concises : « Yerthier; granges aplaties sous de grands arbres; le torrent mal nommé de VEau Morte y jacasse parmi les vergers, motivant une série de ponts et de barrages. » Les commères du lieu travaillaient groupées devant leurs portes; la rapidité de ma marche les égaya. Et comme je m'enquérais encore de Faverges : c Du train dont vous allez, répondit-on, il ne faut pas plus de deux heures.... »
Il parait que j'avais fait une bonne lieue sans me rapprocher d'un pas. Continuons à relever les jalons de mon album de voyage. « Le lac a disparu : l'embouchure de la vallée de Faverges où l'on pénètre par un vaste préau, planté d'aunes et de peupliers