‹ La Haute SavoieChapitre 45 sur 150 · MASSACRE DES ESPAGNOLS · texte numérisé non relu

MASSACRE DES ESPAGNOLS

mais toutes estoient à genoux les mains ioinctes tendues au ciel, et non sans larmes, et les conducteurs alloient d'une part et d'autre remerciant les bonnes gens : et en telle manière cheminèrent chez M. le président. »

Après avoir consenti à aller ouir vêpres^ au couvent des Dominicains, et prier sur les tombes de Charlotte de Bretagne et du comte Philippe de Savoie, elles retournèrent en toute dévotion « au couvent et monastère de Monseigneur le duc, à elles donné pour les retirer, et depuis ne sortirent plus ; mais y trouuerent mal selon leur estât et condition, car il y auoit six portes sans point de serrures, et combien qu'il y auoit une grille de fer, n'y auoit encore nulle porte, ny drap deuant, et dehors nul degrez ny plancher. »

Le journal de Jeanne de Jussie, peinture naïve des faits qui ont signalé la révolution de Genève, nous éloigne un peu de cet âge d'or d'autrefois, de ce bon vieux temps, c où la seule politique connue étoit la politique d'Aristote. »

Il ne faut pas le chercher non plus, pour Annecy du moins, durant le siècle musqué de la poudre, des talons rouges, des bouts-rimés, des logogry phes et des bouquets à Chloris. Car, alors, par suite de l'alliance de Charles-Emmanuel III avec Marie^ Thérèse en 1742, la Savoie et Annecy furent envahis, et plusieurs années, cruellement opprimés par les Espagnols. Telle fut la violence de leurs exactions, que les paisibles Annéciens ourdissant dans

162 LA HAUTSI SATOiy,

Tombre une vaste conspiration dont le {fecret fut gardé, renouvelèrent le drame sanglant des vêpres siciliennes. « Au son de la cloctie, dit Bertolotti (dont M. 6audy-le-Port a rectifié la relation), de la cloche qui indiquait aux ménages l'heure d'aller au four, au signal d^empâta^ toute la garnison espa^ gnole fut massacrée, à l'exception d'un sergent, sauvé par une servante. Il l'épousa, et leurs descendants, du nom de Molino, peuplent aujourd'hui un hameau, entre Duingt et le promontoire de la Puyaz. » Ce hameau est encore appelé hs Espagnoux; il est sur le promontoire même.

Ce fait arriva l'année même où trépassa le jugemage Symond, qui nous ramenait au souvenir de Jean-Jacques Rousseau, tandis que nous nous rendions à la cathédrale. Derrière la nef, se cachait le toit de Mme de Warens, la belle convertie du bienheureux évêque Bernex. En face du portail s'élevait la maîtrise de musique, où le futur auteur du Devin du village déchiffra son premier solfège, sous la direction du compositeur Le Maître , bonhomme d'esprit, que Mme de Warens avait surnommé petit chat; celui-là môme que son élève s'est accusé d'avoir si cruellement abandonné depuis, dans les rues de Lyon. La situation de l'ancienne maîtrise, remplacée par une jolie maison moderne en style du seizième siècle, est justifiée par un passage des Confessions : « J'ai toujours gardé une affection pour un certain air du Conditor aime sidervm qui marche par ïambe, parce qu'un dimanche de l'Avent, j'en-

LA CATHllDRAtE BT SA BIAÎTRISE. 163

tendis de mon lit chanter cet hymne avant le jour, sur le perron de la cathédrale, suivant un rite de cette église-là. »

Ce perron, élevé de plusieurs marches, est fort large en effet, et la rue ne Test guère. L'église de Saint-Pierre elle-même, ancienne chapelle des cordeliers que le chapitre finit par déposséder, après des luttes dont le détail est curieux, l'église, accostée à un joli clottre ogival du seizième siècle, date des premières années de François P'. Le mauvais goût du dernier siècle Ta modifiée au temps de l'évoque Biord. Ici, les souvenirs de Jean- Jacques sont très-précis et rendus avec candeur.

« Durant six mois entiers je ne sortis pas une seule fois (de la maîtrise), que pour-aller chez maman ou à l'église et je n'en flis pas même tenté. Cet intervalle est un de ceux où j'ai vêtu dans le plus grand calme.... Non-seulement je me rappelle les temps, les lieux, les personnes, mais tous les objets environnants ; la température de l'air, son odeur, sa couleur, une certaine impression locale qui ne se fait sentir que là et dont le souvenir m'y transporte de nouveau. Par exemple, tout ce qu'on répétait à la maîtrise, tout ce qu'on chantait au chœur, tout ce qu'on y faisait; le bel et noble habit des chanoines, les chasubles des prêtres, les mitres des chantres, la figure des musiciens ; un vieux charpentier boiteux qui jouait de la contrebasse, un petit abbé blondin qui jouait du violon , le lambeau de soutane, qu'après avoir posé son

164 LA HAUTE SAVOIEÎ.

épée, M. Le Maître endossait par dessus son habit laïque et le beau surplis fin dont il en couvrait les loques pour aller au chœur ; l'orgueil avec lequel j'allais, tenant ma petite flûte à bec, m'établir dans l'orchestre à la tribune, pour un petit bout de récit que M. Le Maître avait fait exprès pour moi.... tout, jusqu'à la bonne servante Perrine, si bonne fille et que les enfants de chœur faisaient tant endéver, tout, dans les souvenirs de ces temps de bonheur et d'innocence, revient souvent me ravir et m'attrister. »

Ils m'étaient présents aussi, ces souvenirs dont je n'avais reçu que l'écho lointam, et je cherchai cette tribune, où l'enfant avait joué ce bout de récit

sur une flûle à bec. Elle a été évidemment reconstruite en 1 7 72, époque où, d'après un devis théâtral du sieur Plaisance, architecte de Turin, fut -édifiée la décoration actuelle du maître-autel ; mais, la position des stalles est restée la même, nonobstant le pourtour, d'ordre composite, qui a défiguré le 'sanctuaire. J'ai voulu écouter à vêpres les chants dont Aousseau avait gardé une suave impression et admirer aussi le bel et noble habit des chanoines. Rien n'a changé: l'office, dans cette métropole, se chante encore en parties et sur des thèmes particuliers d'un caractère des plus mélodiques; ils sont traditionnels, car je ne les avais pas entendus ailleurs. Véritablement noble et beau, l'habit des chanoines a également conservé sa majesté séculaire. Ils portent l'été d'amples camails en soie cramoisie,

Page 1