‹ La Haute SavoieChapitre 48 sur 150 · MADAME DE WARENS JUSTIFIÉE · texte numérisé non relu

MADAME DE WARENS JUSTIFIÉE

tèrent jusqu'à la fin en relation avec elle. Une lettre , plate, servile de Vintzenried, ce « vain, sot, ignorant et insolent garçon perruquier » à qui Rousseau immole, dans son aveugle acrimonie, l'honneur de sa protectrice, nous montre, vingt ans après, ce bélitre implorant cette protection, au nom de sa propre femme, qui prend la liberté d'offrir ses profonds • respects, en se recommandant aux bontés de Mme de Warens. Enfin, s'il est vrai, comme il est probable, que Claude Anet, dont Jean-Jacques nous a transmis le roman domestique, et raconté la fin prématurée en 1736, se retrouve, vivant encore, vingt-deux ans après, en 1758, au service de Mme de Ware^ps, et présentant à M. d'Angeviile, au post-scriptum d'une lettre, « ses très-humbles obéissances et remercîments de l'honneur de son souvenir, » que restera-t-il des assertions de Jean-Jacques et de ce cortège de favoris de bas étage, imaginé par le cerveau troublé d'un malade ?

Ce malade lui-même, pourquoi lui pardonne-t-on tant d'illusions funestes et de révélations haïssables? Parce qu'autant ses jugements sont faux, autant ses émotions sont vraies. Elles ont tracé le sympathique portrait de Mme de Warens, qu'il a échoué à mutiler; l'impérissable attrait de cette figure est son œuvre, et le malheureux peintre, c'est là son excuse, a procédé envers lui-même, comme il a fait pour elle. De là , cet intérêt qui nous attire vers les pays privilégiés où Jean-Jacques a rencontré ses modèles et les sujets de ses tableaux.

Tout est parti de là , de ce lac d'Annecy, des Gharmettes, de ces coins ignorés alors autant que lui- . même, et célébrés dans le livre qui résume son talent. Quand il quitta, le havre-sac au dos, sans argent, sans protecteurs, sans doctrine, sans vocation arrêtée, ce théâtre de ses premières infortunes, il emportait, à travers ce siècle où il allait chercher sa voie, tout ce qui devait le baptiser un jour, en le résumant dans Tantagonisme de ces deux riverains du Léman, Yoltaire et Rousseau.

Comme nous revenions vers le port, en remerciant notre guide, nous fûmes rejoints par maître Replat qui sortait du Palais, en bonne humeur d'oublier la procédure , et de regarder le soleil se jouer sur Teau. « Irez- vous, nous dit-il, visiter la vallée du Grand-Bornandî C'est une des belles excursions de la Savoie, et la moins cîonnue peutêtre. Partons demain I Nous suivrons jusqu'au petit manoir de la Tour l'itinéraire de Jean-Jacques avec Mlles Galley et de Graffenried ; vous verrez ce verger où ils ont cueilli des cerises, églogue dont vos peintres retracent presque chaque année le tableau. »

Explorer ce coin-là était un de mes rêves : le parcourir avec de tels compagnons, c'était une bonne fortune. Le lendemain nous quittions Annecy au pe^ lit jour.

Il n'est point à regretter, pour quatre pèlerins qui trottinent en char découvert, dès l'aube, sous im ciel bleu, réveillés par une brise d'été qui les

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