NOUS SUIVONS JEAN- JACQUES
n'y songea guère, lorsqu'à quelques pas au-dessous de ce pont de Saint-Clair, qui n'existait pas alors, il entendit des pas de chevaux et des voix de filles qui semblaient embarrassées, et que tirant par la Ijride la monture de Mlle Galley, que suivit celle de sa compagne, il les aida, ayant de Teau jusqu'à mi-jambe, à franchir à gué le torrent du Fier. C'est là qu'eut lieu la rencontre, là qu'en récompense de son zèle, les charmantes filles le firent prisonnier de guerre et qu'il monta en croupe derrière la belle Graffenried, pour aller passer avec elles, au delà de Thônes, que Rousseau écrit Tonnes^ cette innocente et folle journée. A cette époque, on traversait donc la rivière, et la route du bourg se festonnait à l'autre rive, où l'on peut encore la suivre des yeux à Tétat de chemin vicinal, contre le flanc déchiqueté de Jal montagne.
Jusque-là Rousseau avait donné quelque attention au pays où il était venu assister au lever du soleil ; seulement, le site revu dans les distances du souvenir, trente- cinq ans après, s'était amoindri aux proportions d'un bosquet des bords de l'Orge ou de la Bièvre : le ramage des rossignols, la terre dans sa plus grande parure, les ombrages d'un val-' Ion le long du ruisseau.... Mais, à partir du moment, où ce prototype si bien tracé du Chérubin de Beaumarchais enroule ses deux bras au buste de la jeune Graffenried pour chevaucher de compagnie, dès lors Jean-Jacques ne voit plus rien, ne décrit plus rien, ne se rappelle rien autre : le premier
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plan a absorbé son âme et toute sa pensée. Ils traversèrent ainsi les pays les plus splendides, les plus grandioses : force nous sera bien de suppléer aux lacunes du maître préoccupé, puisque pour nous abstenir, nous n'aurons plus, hélas, d'aussi bonnes raisons que lui 1
Nous étions remontés en voiture et nous les escortions de loin, sur le bord opposé, où monte et descend avec la plus déraisonnable fantaisie l'ancien chemin. En ces temps-là, prolongés en Savoie jusqu'à 1848, où forent constitués tardivement les agents-voyers , les routes étaient tracées par les bœufs et les génisses des pâturages, dont ensuite on élargissait les venelles, au moyen de quelques remblais. L'amoureuse caravane dut passer sous le roc de Turpîn, masse turriforme de six cents pieds de haut. Presqu'au sommet du cylindre, il est cerné en guise d'ourlet, d'une gorge en saillie, où il semble qu'un lièvre poursuivi oserait à peine se risquer : car ce couloir, entre le vide et la roche verticale, s'incline en biseau sur Tabtme.
On conte qu'un chasseur de chamois eut pourtant cette audace. Une fois engagé, il fallait aller jusqu'au bout : rebrousser est impossible. Or, comme il était à moitié chemin et tournait l'angle de la roche, un ours vint à lui dans la direction opposée, et tous deux ralentirent le pas, également épouvantés. I^e chasseur savait qu'il n'y avait place que pour un ; Pautre s'en rendait compte aussi et ajournait le duel, car il avait trop peu d'espace, et sous ses pas