‹ La Haute SavoieChapitre 51 sur 150 · DUEL AÉRIEN CONTRE UN OURS · texte numérisé non relu

DUEL AÉRIEN CONTRE UN OURS

un cailloutage trop mobile, pour lui permettre, en se dressant, de s'établir sur ses pieds de derrière. C'est de ce désavantage, que le chasseur essaya de profiter. Il s'affermit d'une main à une aspérité du roc, et quand l'ours essaya, pour le croiser, d'allonger son museau entre la muraille et les jambes de l'homme, celui-ci, fi^sant levier de son bras, les souleva rapidement et les fit retomber, avec tout le poids de son corps, sur l'animal qui roula dans le , précipice, tandis que le chasseur, entraîné par son élan, s'affaissait sur cette corniche, en s'y cramponnant du dos et des mains, pour que ses jambes, qui planaient dans le vide, parvinssent à reprendre terre.... Cette anecdote, racontée avec une pénétrante simplicité, en vue du théâtre, où l'imagination vous enlève irrésistiblement, finit par donner le vertige : notre flamand se cramponnait sans s'en apercevoir au dossier du char, tout en se regardant marcher sur la tranche de la roche Turpin.

Un peu plus loin, il fallut accorder une pause à certaine fontaine qui sort d'un pan de roches moussues, à demi dérobée sous les ombrages d'un massif de hêtres, si épais qu'ils ne laissent descendre sur l'eau noire aucun reflet de lumière. Ce coin dé* robe à la muse sicilienne est une station privilégiée du poëte Replat; il y a semé des ïambes d'Horace, des boutures de Yirgile ; il y a enté sur les sauvageons des Alpes, les greffes de Théocrite et de Moschus . La lisière de ce bois sacré forme, avec les roches claires qui lui font face, une attrayante opposition.

Quant à Rousseau, lui que rien ne retenait à la terre, il poursuivait devant nous, sans rien regarder, sa promenade équestre, étreignant son rêve et personnifiant en un seul objet les fugitives déesses que Ton^féte au printemps de la vie. Avec quelle attention il contempla ces blonds cheveux, si Ton en juge d'après tout cfe que cette préoccupation l'empêcha de voir I ^ Nos jeunes filles franchirent la ville de Thônes, sans que leur compagnon semble s'en être aperçu ; puis, à l'issue du bourg, ils suivirent ce joli sentier en rocailles où l'eau grésille, et par* où l'on monte encore au petit manoir de la Tour, en traversant, sur divers affluents du Fier, que Jean- Jacques appelle un ruisseau, une kirielle de petits moulins, d'une fraîcheur à captiver Walteau, Lancret ou Boucher. Ici rien n'a été modifié : ces chaumières de bois, les roues à la forme surannée de ces petites usines, le sentier tortueux, profondément inscrit entre ses ourlets de buissons noueux, tout a gardé la physionomie des anciens âges. Le plateau vallonné en longues pentes, qui s'abaisse en gagnant le pied des morftagnes, et qui porte, à son point le plus élevé, cent pieds au-dessus du Nons, le château rustique de la Tour, est clairsemé de chalets, d'herbages et de noyers énormes. L'horizon est partagé entre cette riche tenture, et l'immense mosaïque continuée jusque dans les nuages, par les roches du revers oriental de la Tournette, entremêlées de moraines circulaires,

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