LES BARONS DE FAUCIGNT
jusqu'à Gex et Jusqu'à Seyssel; les états de la pro* vince, formés des députés de neuf mandements, représentaient Ghâtillon, Cluses, Bonne et Bonneville, Sallanches, Samoëns, Hermance, Versoîx, Aubonne, AUinges-le-viel, le bailliage entier de Gex et nombre de seigneuries partielles, dont les juridictions entamaient Lausanne et Thonon. Le baron avait son sénéchal, qui convoquait le ban et Farrière-ban, qui commandait les armées et connaissait des causes engagées entre gentilshommes ; il avait ses officiers mêtrauz, agents du sénéchal dans leurs mêtralîes respectives ; ses châtelains; qui percevaient les lods, censés et servis, qui statuaient en premier ressort surles cas de justice criminelle ou civile, et qui commandaient la compagnie des défenseurs du château confié à leur garde.
L'origine de celui de Faucigny, Faldniaeumy se perd dans les ténèbres carlovingiennes. Bien qu'on attribue à l'époque gallo-romaine les substructions de l'édifice, il faut descendre jusqu'à l'an 1000, pour entendre parler d'un Emmerad qui aurait fait hommage de son fief à l'eippereur Conrad, héritier, dit-on (ce qui n'est pas exact), des droits des rois de Bourgogne. Puis, défilent sept ou huit barons, Louis, Guillaume, Rodolphe, Aimon, Henri, Aimon II, etc., lignée d'origine inconnue, d'où sont sorties, outre des séries d'évéques, les maisons d^ Thoire, de Boussy, de Saint-Joire, de Valbonne, de Ludnges, d'Arenlhon ; de firaisy, de Chuet; j'en
passe et des meilleures. Cette race ayant fini en quenouille alla refleurir sur trois écussons illustres : Agnès, dame de Faucigny, accoupla ses armes à celles du comte Pierre de Savoie en 1223; Tune de ses sœurs épousa un Thoirs-Villars; la troisième, un sire de Joinville, seigneur de ^îex. A mesure que les dynasties allaient s'éteignant, la baronnie croissait en lustre et en grandeur. Béatrix de Faucigny la porta en 1241 aux dauphins de Viennois; ils donnèrent des franchises à Bonneville et des constitutions au tabellionage. Humbert II, le dernier des dauphins, légua aux rois de France sa baronnie, qui devint un apanage de leurs fils aines, sous cette clause, qu'elle ne serait jamais démembrée de la couronne. C'est ainsi que Louis XI fut baron de Faucigny, titre qu'il abandonna au duc de Savoie, contre sa renonciation aux comtés de Diois et de Valentinois ; payant ainsi d'avance, et fort chèrement, le futur apanage de Diane de Poitiers. Plus tard, quand François de Valois réclama de Charles- Emmanuel I"" l'hommage qui avait été réservé, le duc se réfugia dans la vassalité de l'Allemagne et se fit investir en 1588, par l'empereur Rodolphe. Autant on est édifié sur les mouvances, autant on Test peu sur le sort de cette ancienne terre de marque des barons, des comtes, des ducs et des rois. On ignore quand le castel fut bâti ; on ne sait ni quand, ni pourquoi il fut abandonné, ni quelle révolution le démantela. Aujourd'hui, le titre de cette seigneurie princière ne peut appartenir qu'au roi d'Italie ;
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la baronnie, changée en commune, est à Napoléon III. Quant au château-fort, mobile et patron de toutes ces splendeurs, un avocat du pays, ému d'une patriotique et noble comiSassion, a acquis pour un morceau de pain, le droit d'en protéger les restes.
La ruine est tronçonnée, rongée, défleurie de tout ornement. Son enceinte presque circulaire, les pe- ' tites pierres carrées dont les murailles sont tissues, çà et là des assises cintrées ou disposées de biais en diagonales, indiquent le onzième, peut-être même le dixième siècle. Un hameau blotti au revers interne du mont, encadre de quelques têtes d'arbres une des pelouses montueuses et rasées par le vent, qui se découpent à pic, en face de l'Arve, sur une longue pente de vignobles exposés au couchant.
C'est là que, de la côte d'Yot, par une chaude véprée des premiers jours d'août, nous avons monté dans les vignes, jusqu'à la région des sapins, pour contempler de cet observatoire le panorama de la vallée. Le bon roi d'Yvètot de la baronnie, Mos avocat Joseph Bastian, qui a prudemment fixé sa résidence d'été au milieu des vergers et des plantureux jardins, qui forment au pied^ du coteau des pyramides de fleurs, de légumes et de fruits, nous avait accompagnés, à la suite d'un déjeuner enluminé des vins blancs pétillants et tout voisins
d'Aïse. « Quel riche pays 1 s'écria Dornheim en s'essuyant le front, quand nous arrivâmes sur le terreplein miné et sonore qui recouvre les souterrains
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du dernier bastion ; on se croirait aux environs de Bordeaux dans la vaUée de la Garonne 1. «
Nous avions été devancés par une caravane de touristes qui cherchaient aussi des comparaisons : « Si ce large lit de rivière avait de Teau, disait l'un, le pays rappellerait la basse Seine. — Mais comme il en a peu, répondait une dame, on pense à la vallée de la Loire du côté de Saumur, et si seulement on ôtait quelques montagnes.... » Un Marseillais supprimait l'Ârve pour reproduire le vallon de Gémenoz, tandis que son voisin, k la vue des châteaux sur les collines, évoquait les bords du Rhin, près de la Rolandseck.
C'est ainsi que nos Français, qui ne vont pas bien loin, mettent à profit les occasions de prouver qu'ils ont prodigieusement voyagé. En qualité de seigneur châtelain, M. Bastian salua cette compagnie et fit apporter des rafraîchissements de la ferme voisine. Il déplora l'indifférence des voyageurs qui, pour courir droit à Ghamonix, dédaignent de monter à ce belvédère historique et il complimenta ses visiteurs d'avoir été mieux inspirés : à quoi le beau parleur de la troupe répliqua, avec un tact exquis, qu'un essieu brisé avait été le motif de leur promenade. « Pur hasard! » conclut le Phocéen de la Gannebière.
« Quel est, demanda Dornheim à notre hôte, ce village en face de nous sur l'autre rive, au revers d'une colline très-basse avec une tour noire sur une éminence 1
LA ROCHE, ET LA TÂLUÉE BE L'aRYE. 199
~ C'est La Roche, dit M. Bastian ; une jolie ville, ancienne et très-vivante, que vous avez dû traverser ce matin en venant à Bonne ville. Mais, voyez comme on est abusé par les montagnes ! Cette colline trèS'basiey il vous a fallu du Plot, deux bonnes heures pour la monter, et près d'une heure et demie pour la descendre. Du sommet, vous avez pu re*marquer un beau point de vue sur le fond de la vallée et les glaciers du Buet.
^Ouil s'écria Siméon. Devant nos pas, de longues prairies avec des taillis de sapins; vert sur vert : puis en bas, la vallée toute bleue, avec des montagnes bleues sur un ciel bleu : cet horizon n'avait que deux couleurs. Le Brizon à droite, le Môle à gauche ; La Roche et sa vieille tour faiblement éclairée par les premiers rayons, faisaient un joU effet au milieu du tableau.
— Très^exact! dit M. Bastian. Avant le comte Humbert, là où vous découvrez La Roche, il n'y avait que des forêts. Les comtes de Genève y bâtirent une maison de chasse qui, devenue un château, permit en 1179 à la comtesse Béatrix d'y soutenir un siège. Déjà les vassaux s'étaient groupés au pied du donjon. L'église date de 1 1 1 1 ; l'hôpital et la maladrerie furent institués lors des croisades. Brûlée en 1530 par les calvinistes, et rebâtie aussitôt, la collégiale fut dévastée de nouveau en 1 590 par les Genevois qui égorgèrent les fidèles et jusqu'au chanoine Damex, au pied des autels. La Roche a un collège florissant qui date de loin; car saint François de
Sales y fit ses premières études. J'ai lu tout cela ce matin pour vous le raconter I »
Cet immense bassin de l'Arve est, de ce c6té^ la grande route des Alpes et la plus fréquentée : aussi est-elle poudreuse et blanche comme celle de Tou* louse à Pau. Elle côtoie cette rivière grise, issue des neiges, torrent indiscipliné, Durance amoindrie et non moins malfaisante, qui ravage ces belles plaines où elle enroule de ses bras multiples un lacis d'îlots, qu'elle détruit en détail pour les porter ailleurs. L'administration française s'attache à lutter contre ce fléau, et l'habileté de nos ingénieurs permet d'espérer qu'elle triomphera de cette anarchie fluviale. Du reste, dès qu'on dépasse les grèves riveraines, on a, sur l'une et l'autre rive, la fertilité des terres promises. La pastèque, les figues violettes, le muscat, mûrissent au pied de Faucigny ; on récolte les plus belles prunes de reine-claude que j'aie jamais vues, hormis dans les fictions exagérées des peintres, aux vergers de la côte d'Yot, tout le long de ce plantureux pays, diapré d'eaux vives très-poissonneuses et qui nourrit tous les gibiers de la montagne et de la plaine. Siméon Dornheim voulait acheter là une maison ; il avait eu la même idée à La Roche : ce projet était la suprême formule de ses enthousiasmes. A Talloires, à Thônes, au revers du Salève, il s'était construit de la sorte des châteaux en Espagne, avec toute la gravité d'un capitaliste doué de la vertu d'accomplir ses rêves : je lui enviais parfois le privilège d'exprimer sans
BÉNÉDICTION DES TÈCHES. 201
impertinence, sous cette forme autocratique, la vivacité de ses admirations. Tandis qu'il cherchait l'assiette de sa plus récente acquisition, de la montagne d'Orange jusqu'au Salève, qui coupait près du Reculet la ligne jurassique, et dû Môle jusqu'aux Voirons, si bien cultivés, j'écoutais notre hôte de Faucigny occupé à désigner les cinquante bourgs ou villages détachés par bouquets sous ce vaste horizon. Cette vue s'étend de Bonneville à Gex dans l'Ain, et de Nyon en Suisse, jusqu'au petit castel coquet et si gracieusement habité du baron de Yiry- Cohendier, à Saint-Pierre de Rumilly, sur l'Arve.
Pour éviter de redescendre par le même chemin, nous primes, à travers les cultures, des sentiers qui retombent à Contamine. Un orage épisodique se préparait au milieu du ciel immense, sous la forme d'un écran de nuées, interposé entre le soleil et nous; des feux dardés rayonnaient à l'entour, comme les flammes d'une gloire derrière le maltreautel d'une éghse romaine. Dans cette zone opaque et rousse, cernée de lueurs électriques, nous aperçûmes de loin une haute figure blanche qui cheminait avec lenteur, en traçant des signes cabalistiques. Un large chapeau rabattu ajoutait à l'aspect singulier du personnage.
C'était M. le curé de Contamine, en surplis de lin, avec son étole au cou. La main droite armée d'un goupillon, il aspergeait les vignes sur son passage en revenant de bénir les tèches dans les granges des hameaux. Les tèches sont les récoltes récemment
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emiuagasiaées^ dont on recommande la eonserva^ tion i la suprême clém«»ee« après ayoir prié aux rogitioiiSy pour les moissons en fleur. Derrière le pasteur marchait un sacristain chargé d'une lourde botte, où les bons fermiers et les cultivateurs dé* posMt les modestes présents qu'ils ofb*ent en cette occasion , suirant un antique usage , à leur père spirituel. Les uns prélèvent leurs plus beaux fruits^ d'autres les fromages de leur meilleure crème ; les plus riches tordent le cou à une couple de poulets ; les moins fortunés présentent des œufs : il y en avait bien des douzaines. A ceux qui n'ont rien, le curé cède parfois à son tour la dîme de la charité. Il allait^ disant ses oraisons, quand notre hdte l'aborda, le priant de lui montrer son égUse, qui est ancienne et renommée. Et le sacristain de courir en avant par les prairies, quérir les clefs, non sani^risque de faire une omelette de tous les œufs du casuel; danger dont l'abbé ne laissait pas que d'être inquiet*
Contamine sur Arve est un ancien prieuré fondé en 1083, sous le pontificat de Grégoire YII, par Gui de Faucigny, évèque de Genève, et réuni en 1119 à l'abbaye de Gluny. C'est à Contamine que fut dé-clarée, en Savoie, la trève-^Dieu et que fut institué plus tard un ordre de chevalerie pour la défense des opprimés. L'ancien monastère est occupé aujourd'hui par des missionnaires rédemptoristes ; l'église, entourée de quelques anciens bâtiments, a été saccagée trois fois par les invasions bernoises : elles ont abattu le elodier et le bas de la nef. 11 ne
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reste donc guère que le chœur, à cette petite basi^ lique de la première moitié du quatorzième siècle^ mal réparée, au dix^septième, par les baruiiHtes mis vers 1 624 en possession du prieuré. Lds fenêtres du temple, l'ordonnance de ses piliers enveloppés d'un faisceau de colonnettes, rehaussent le mérite historique de ce monument, en faveur duquel il y a lieu d'invoquer une sollicitude conservatrice plus libérale et mieux entendue* Les débris archéckh* giqùes sont rares dans la Savoie ; ils ont un earac-* tère particulier; on ne saurait mettre trop de zèle à les entretenir, à les consolider, à les restaurer avec discernement. Signalons aussi l'autel de cette église ; il est orné d'un retable en bois sculpté et doré, peuplé de statuettes et contemporain de saint François de Sales. C'est un travail que l'on ne remplacerait plus, ^ auquel M. le curé, par une regrettable contradiction, aspire à substituer une déco^ ration moderne, tandis qu'il plaide avec raison en faveur de la restauration archéologique des murs de sa paroisse. Il y a lieu de déplorer souvent que rornemèntation des églises soit livrée sans obstacles à la discrétion des desservants.
Gomme nous quittions le presbytère^ l'orage éclata sur les ardeurs de la soirée en un torrent circulaire, balafré d'éclairs redoublés et tout enveloppé d'une auréole vermeille, par les feux du soleil couchant. La trombe translucide semblait plonger dans un cratère. Rien ne nous appelant le soir même à Bonneville, où nous avions exploré dans la matinée
l'ancien château qu'y éleva jadis Bonne de Savoie, le pont de pierre, la colonne de Charles-Félix, érigée en l'honneur de ce prince et surmontée de sa statue, nous passâmes la nuit chez notre hôte, à la côte d'Yot, avec l'intention de partir à l'aube pour monter lentement jusqu'à Chamonix.
Bonneville, une des jolies étapes de ce chemin, est encadré de paysages), dont on découvre les plans élevés, de la grande place, centre des promeneurs et des excursionnistes. La vallée y est spacieuse ; la cité s'étale au milieu de ses montagnes revêtues de sinople et d'argent, pareille à un phalanstère champêtre. Un castillet à poivrières égayé la verdure d'une colline, au-dessus de la tour de Bonne, qui a baptisé la ville. L'air joue librement dans ce pays découvert et sain, qui cependant, fut décimé par la peste en 1345, trente-six ans après le mariage de la fille d'Amédée V, dit le Grand, avec le dauphin Hugues, seigneur de Paucigny ; union qui fut consacrée à Bonneville, dans l'église de Sainte-Catherine.
Cette jolie cité, du reste, est en train de s*embellir : des édifices nouveaux s'élèvent ; le département va doter de monuments dignes d'un cheflieu, celte ancienne intendance. Nous regrettâmes de ne pas trouver, pour les visiter en sa compagnie, le maire de la ville, M. Dufour, que nous avions rencontré à Annecy, et qui est assurément un des administrateurs les plus capables, et un des esprits les plus fins du pays.