CLUSES ET SON BÉNITIER
Jusqu'à Cluses, où la vallée se resserre avant d'incliner brusquement sur la droite, l'aspect plus sérieux et mal défini de la nature vous fait pressentir le changement complet de la scène, dénouement ajourné d'heure en heure, ce qui cause une impatiente émotion. On s'étonne, en gravissant du regard tant de pentes habitées, de trotter toujours en plaine ; la pensée escalade les cimes , elle vous élève au-dessus du nuage qui passe, du faucon qui vole, et Ton est étonné, surtout au lendemain d'un orage, de contempler d'en bas, aux étages supérieurs, les fraîches salaisons de neige, dont la nuit a saupoudré les collines, A deux lieues de Bonneville, nous commencions à rencontrer devant les métairies, des femmes au regard étonné, coiffées d'énormes capelines en paille cousue, chamarrées, sur le devant de la passe, de touffes de^ rubans et de fleurs. En guise de corset, elles s'appliquent sur l'estomac deux planchettes, et une autre le long du dos pour comprimer un corsage, bientôt aplati, c Ce n'est assurément pas la coquetterie, observait Siméon, ni la jeunesse qui ont donné ici le ton à la mode. »
Incendiée en 1 844, quatre ans après Sallanches, Cluses a été rebâtie sur un plan tiré au cordeau. A l'entrée de la principale rue, profilée sur des arcades, on passe devant l'église, ancienne chapelle d'un couvent de Cordeliers dont les cloîtres encaissés et lugubres, éclairés par des fenêtres perchées, furent reconstruits en 1702. L'église, à large voûte ogivale, avec une chapelle sur la droite, bras mutilé
d'un transsept abattu, est du seizième siède. Elle possède, au bas de la nef, un bénitier très-curieux, de 1500 à 1530, qui m*a paru la perle des joyaux d'architecture, si dair-semés en Savoie. Isolé de toutes parts, il forme une haute pyramide, compo^ sée d'une large cuve octogone en granit poli, dressée sur un piedouche d'un élégant profil. Du centre de la cuve surgit, reflétée dans l'eau, une crcHx noire en basalte de trois mètres de hauteur, décorée de figurines, d'arabesques, d'armoiries et d'un réseau de moulures compliquées. Au pied de Tarbre, dont elle embrasse le tronc, est prosternée une des saintes femmes. La syiQbolique du crucifix est d'une frappante singularité. D est à double face : d'un côté se développe le Christ, surmonté d'un pélican em-* blématique, déchirant de son bec ses flancs ouverts et fécondés. Au revers, la Vierge est également crucifiée, avec le divin Enfant étendu sur sa poi'» trine. Au soubassement du bénitier, un ange porte un écusson mi-parti, dont le deuxième quartier est losange d'un chevron séparant deux étoiles, tandis que le premier se compose d'un frêne avec ses racines. Ce blason, répété en eul-de-lampe sous les pieds du Christ, supporte un cimier surmonté d'un ourson issant. Ce sont les armes parlantes d'un membre de la famille Martin du Fresnoy^ qui fut père temporel des Cordeliers. Ce monument, fourmillant ée détails exquis, fouillé dans une pierre dure avec un ciseau trèsfin, est à peu près inconnu hors de la contrée. On ne saurait t»*op engager les