DE MÀGLAND A LA BALME
gens de goût à s'arrêter un moment à Cluses pour l'examiner. Cette chapelle est devenue paroisse; mais son clocher est à l'autre extrémité de la ville, accosté à un temple déclassé du dix-septième siècle, qui sert de magasin à la compagnie houillière du Faucigny. C'est là que trois cloches annoncent les offices, célébrés dans un autre quartier. A l'heure des bénédictions, il flaut donc mettre en usage une télégraphie particulière, pour mdiquer aux sonneurs rinstant où ils doivent mettre les campénes en branle.
Quand on a dépassé Cluses, on entre dans le défilé plus étroit où la vallée de l'Arve prend le nom du village de Magland, dont les habitants ont défriché et colonisé, vers Tan mille, les montagnes d'Araches. Ils furent de tout temps portés au négoce, et ils ont établi depuis un siècle quantité de comptoirs ou de maisons de commerce considérables, h travers la Suisse, la Bavière et l'Autriche. C'est près de Magland, le long de ce val tortueux, qu'au milieu des roches qui, suivant le cours de la rivière, font face à des tentures de pâturages et de forêts, on aperçoit sur la gauche, à sept cents pieds de hauteur, l'orifice des Grottes de la Balme, pléo-» nasme à tort consacré, puisque l'un de ces mots est la traduction de l'autre. Là, tous les cochers arrêtent leur cheval et le retiennent prudemment, tandis qu'une bonne femme, sortant d'une guinguette qui borde la route, fait détonner à votre oreille une boîte d'artillerie, dans le but de réveiller
une légion d'échos qui échangent entre eux la ré* plique avec un assourdissant fracas. Quant à la caverne, où l'on grimpe par une rampe aérienne, M. de Saussure, qui des premiers Ta visitée il y a quatre-vingts ans, Ta décrite fort exactement.
« L'entrée est une voûte demi-circulaire, assez régulière, d'environ dix pieds d'élévation sur vingt de largeur. Dès que nos cierges furent allumés, nous nous enfonçâmes dans la caverne. Le fond en est presque horizontal, et le peu de pente qu'elle a se dirige vers l'intérieur de la montagne. La hauteur, la largeur, la forme des parois de la caverne varient beaucoup ; ici, c'est une large et belle galerie , là, c'est un passage si étroit que l'on ne peut y pénétrer qu'en se courbant beaucoup ; plus loin, ce sont des salles spacieuses avec des voûtes gothiques très-exhaussées. On y trouve des stalactites et des stalagmitefs assez grandes et assez belles, quoique, à cet égard, cette caverne n'approche pas des grottes d'Orselles en Franche-Comté (il faut lire Osselles), ni du Pool's-Hole en Derbis'shjre. »
Il y a bien aussi une légende, au sujet d'un puits qui recèle, au fond de la caverne, un trésor gardé par un bouc noir, préposé à mordre les jambes de ceux qui essayent d'y chercher fortune ; mais, cette analyse prendrait beaucoup d'espace pour un chétif résultat.
Ce chemin intéressait vivement notre ami Dornheim. « L'excursion, disait-il, est intriguée comme un roman d'aventures ; on ne sait jamais ce qui va
CASCADE D'ARPENNAZ. 209
survenir, et l'on est dans la continuelle attente de l'imprévu l De cette plaine, de plus en plus étranglée, nous découvrons, à droite et à gauche, au pays des nuages, d'autres régions où il semble impossible de s'élever tant l'accès en est mystérieux, et l'on se sent, pas à pas, séparé du monde ordinaire. Pour moi qui n'ai rien vu de semblable, je crois aborder une autre planète, et si je me ressouviens de ma bonne Flandre, c'est dans le rêve d'une vie antérieure. Quelle diversion favorable rencontreraient ici dçs affligés, minés par une douleur fixe, ou des gens épuisés par Texcès d'un travail continu! Seulement, je m'étonne toujours d'être en France, au milieu de cet inaccessible jardin, créé pour des Titans. Pourquoi la foule des promeneurs n'y vient-elle pas davantage ?
— Parce que ceux qui l'ont traversé y ont passé trop vite, et l'ont quitté sans le connaître. »
Siméon m'interrompît pour désigner, à gauche de la route, au sommet d'une roche dressée telle qu'un rempart de sept à huit cents pieds d'élévation, une entaille d'où s'élance une, gerbe d'eau.
C'est la cascade d'Arpennaz. Elle se jette d'un si vigoureux élan dans le précipice, au fond duquel circule la route aplanie, que la nappe se détache du rocher, presqu'à pic, laissé à sec et transversalement chauffé par les rayons du soleil. Versée dans l'espace, cette colonne liquide trace à son côté, sur le pan de roche, une cascade d'ombre qui, reproduisant les ondulations de l'autre, tombe
en gerbe noire, parallèlement aux gerbes blanches: toutes deux s'épuisent dans les airs en fusées plongeantes, vaporisées avant d'atteindre le sol. Il faut bien cependant que ces eaux , tributaires de TArve où on les voit affluer, soient rassemblées quelque part. Le vent les écume au passage, réduites à la transparence brumeuse, et les rabat au loin sur la paroi bleuâtre du rocher, qu'elles fouettent, qui les condense et qu'elles font ruisseler de jets laiteux. Cette chute est assurément une des plus saisissantes, parmi celles qui contri«^ buent à la splendeur de ces montagnes.
Au moment où mon compagnon, près de tourner l'angle de la route au bout du défilé de Magland, s'attendait à se heurter contre des monts inaccessibles, il les vit grandir en s'enfuyant, et laisser, entre eux et lui, l'espace d'un ample vallon qui révélait des distances que le regard n'avait pu pressentir.
Deux heures après midi sonnaient à Saint-Martin, et le ciel n'avait pas un nuage, lorsque filant rapidement à droite pour traverser le pont de l'Arve, nous fûmes (^istraits de la contemplation des hautes chaînes, par la subite entrée en scène du Mont- Blanc, fronton gigantesque, flamboyant de lumière, so\ii^ la masse duquel tout parait sombre, et dont les yeux éblouis ne se peuvent détacher. Nous entrions à Sallanches.
On peut résumer à distance l'aspect de cette ville récemment rebâtie : — une énorme place, traversée
l'ancien et le nouveau SALLANCHES. 211
par le torrent qui lui a légué son nom, avec un large quai, disposés comme des estrades pour assister à l'exhibition du géant des Alpes, que grandit encore le manteau déneige dont il est drapé.... C'est une ville féodale et religieuse, jadis enclose de murailles, où les barons de Paucigny avaient un château, où la maison de Ghissey eut un manoir, où les évéques de Genève avaient établi vers l'an 980 un décanat et une officialité , où les bourgeois avaient des franchises en 1260 ; où plusieurs maisons nobles, établies en 1388, obtinrent de Robert de Genève (l'anti-pape Clément VII) l'érection de la paroisse en collégiale capitulaire ; où les comtes, puis les ducs établirent des foires franches ainsi que des compagnies de l'arquebuse ; où des fabriques florissantes côtoyaient autrefois un monastère de Franciscains, un collège renommé et un couvent d'Ursulines. Si cette cité, ancien boulevard du haut Faucigny, incendiée en 1519, ravagée par les troupes de François !•' en 1536, et détruite une dcKnière fois par le ifeu en 1840, avait pu conserver ses rues, ses monuments, et la physionomie que tant de siècles lui avaient imprimée, Sallanches offrirait le double attrait d'une ville gothique des Flandres, étalée au milieu d'un des sites les plus splendides qui soient au monde. Les archives du chapitre, dont le gouvernement Piémontais, par une coupable incurie, s'est laissé dépouiller, retracent seules ces splendeurs évanouies. J'ai parcouru, dans le titre original^ les statuts de ce décanat.
dressés le 2 décembre 1389 par Aimon de Chissey, évêque de Genève, ainsi que le beau cartulaire de ce chapitre puissant (1389 à 1445), documents précieux du département, propriété publique, dont la revendication serait pour nous un devoir. L'église de Sallancheg, autrefois magnifique et surmontée de trois dômes, avec huit cloches sonnant l'octave entière, a été remplacée par un temple sur pilastres carrés et cannelés, lavé à la fresque dans le goût italien, et dédié à Saint-Jacques. De l'ornementation ancienne, il n'a survécu qu'un fleuron : c'est, dans la chapelle obscure du baptistère, un ravissant campanile-renaissance, d'une ciselure précieuse. Il est encastré dans le mur et surmonté d'une statue de saint Michel.
Sallanches, chef-lieu actif et industriel d'un canton, n'est plus, pour le voyageur, qu'un premier campement des excursions alpestres, signalé par des hôtelleries-caravansérails comme on en trouve à Genève et dans TOberland-Bernois, où l'on appelle anglais tout ce qui est organisé à la manière allemande. C'est à Sallanches qu'on quitte les volumineuses diligences de Genève à Chamonix, surmontées, de la rotonde au siège, d'une série de capotes de cabriolets qui font ressembler ces véhicules, combinés pour la vue, à des roues de moulins festonnées de palettes à auges. Pour escalader les bastions qui défendent Chamonix, il faut des chars moins pesants et n'ayant plus rien à risquer: Sallanches est donc le dépôt des quadriges invalides
SALLANCHES : QUESTIONS d'aVENIR. 213
de la province. L'endroit serait logiquement marqué pour y faire une halte, d'autant plus, que les environs du bourg, adopté pour quartier général, fournissent les motifs d'une vingtaine d'excursions très-belles et totalement sacrifiées. Cette station est mal organisée au point de vue des intérêts du pays: on Ta réduite à un simple relais. En effet, les deux principaux hôtels de la ville, gérés, je le crains, par des chefs étrangers au canton, n'offrent ni renseignements, ni facilités prévues pour les courses. Aucun effort pour affriander les touristes, ni pour leur complaire. Ce sont des passants ; on les étrille comme tels, sachant qu'ils ne séjourneront pas, circonstance qui les empêche d'y songer; car une prolongation de séjour serait trop onéreuse, et pénible, à raison de l'isolement où l'on se verrait plongé.
Il faudrait organiser là un service de guides, établir des tarifs raisonnables pour les moyens de transport, et qu'un hôtel français, desservi avec l'hospitalière bonhomie des mœurs savoyardes, et en relation avec les propriétaires des maisons pouvant offrir des appartements à louer, au mois ou à la saison, invitât, par la cordialité, par la cohvenance des prix, et par des renseignements engageants, au sujet des beautés peu connues des campagnes d'alentour, la foule des touristes, à se grouper là peu à peu en colonie d'été.
Ainsi que la plupart des citoyens des anciennes villes municipales, investies jadis de privilèges
étendus et de droits de bourgeoisie respectables, fiers de quelques souvenirs glorieux (car au seizième siècle ils ont repoussé les Bernois, et les armées de la Terreur en 1793), les habitants de Sallanches sont d'un naturel moins épanoui, plus enclin à fronder, que leurs voisins de Bonneville ou de Chamonix. Leur familiarité, trop prompte puisqu'elle n'a rien de cordial, inquiète au lieu d'attirer : ils préféreraient, si je ne m'abuse, vivre noblement de leurs propres ressources, sans s'humaniser en faveur des gens qui passent. Leur accueil inspire la crainte de devenir indiscret, et j'aurais manqué de l'assistance nécessaire, si je ne l'avais trouvée dans la bienveillance efficace de la colonie de nos fonctionnaires, à la porte desquels je fus heureux de frapper. Parmi ces derniers, je garde un souvenir à M. Personnat qui m'a donné quelques bonnes heures, mais qui, plus modeste encore qu'obligeant, m'a laissé partir sans me révéler l'auteur pseudonyme d'une série d'articles instructifs et piquants sur les antiquités, sur l'histoire naturelle et les industries de la contrée, articles que javais remarqués dans Y Abeille de Cha^ monix.
La force des choses amènera promptement, dans ce charmant pays, il n'en faut pas douter, une fusion cordiale et diverses améliorations désirables. Sallanches est le plus merveilleux portique des régions de la haute montagne: quand, au chagrin de s'en éloigner trop vite, se joindra le regret