LE VILLAGE ET SES POINTS DE VUE
l'angle d'une clôture, était charmant. Nous allâmes déjeuner à l'hôtel du Mont-Joly, sur une terrasse bien exposée de cette maison de plaisance en renom, tenue avec une patriarcale élégance par M. Aly,membre du conseil général et maire de oe chef-lieu cantonal. C'était un dimanche : au-dessus de nos têtes une famille de clergymm célébrait l'office, avec complicité d'un piano qui l'aidait à psalmodier, dans l'intervalle du prêche ou des oi^aisons, des hymnes traînantes que toute la tribu nasillait dans une complète anarchie tonique. Cette cacophonie qui assaisonnait notre repas à la vinaigrette, dépeignait à sa façon ces Anglo-chrétiens de la primitive harmonie, avec un relief si accentué, que lorsqu'ils descendirent pour la promenade, nous les reconnûmes sans hésitation : les registres vocaux avaient leur clef sur les physionomies.
La population de Saint-Gervais, que nous passâmes en revue au sortir de k messe, est souriante et sympathique ; les hommes sont graves et bien campés sous leurs vastes chapeaux rabattus; le sexe est accorte, sémillant et propret. Quant aux locataires ambiants des chalets et des quatre bons hôtels du bourg, ils ont fort bel air pour la plupart , et ils se sentent chez eux ; la distinction des femmes que nous rencontrions dans le chemin, décelait des pèlerins d'élite, conduits dans ce lieu tranquille et attachant, par un dicemement délicat. On devine bien vite qu'on y trouverait bonne compagnie. Assis au milieu des vergers, sur des prairies où la ferti-
lité du sol renouvelle les fleurs d'un printemps perpétuel, entre les massifs du Mont-Joly, le revers boisé du Prarion, et à l'entrée de la vallée de Montjoie, le plateau de Saint-Gervais, d'où la vue porte également sur la vallée de Sallanches, est animé par un village si coquet et si heureusement situé, qu'on le croirait construit à plaisir par les poètes des anciennes bergeries. Des noyers, des châtaigniers, des arbres à fruits de haute futaie , prêtent les grâces d'un parc naturel à ces pâturages. C'est en les suivant, le long d'une rue bordée de fleurs et de ruisselets, que l'on arrive à la place du village. L'église est à droite, à l'ombre de deux tilleuls énormes ; à gauche s'épanouit un vaste chalet en bois blanc enluminé de rouge par la fumée : il se dessine sur un rideau de sapins confusément entrevu. Par-dessus les toitures» à pignons proéminents festonnés au fond de la place, se détachent de l'azur du ciel les croupes argentées qui accompagnent l'aiguille du Miage. Paysage tout fait, d'un caractère alpestre et d'une harmonieuse simplicité. Ce cheflieu cantonal est le point de départ d'une demidouzaine d'excursions. On peut, de là, se rendre à Chamonix par les cols de Yoza et de la Forclaz, gagner le revers du Mont-Blanc par le col du Bonhomme, et faire aussi l'ascension du Mont-Joly, un des plus curieux observatoires pour analyser de près les sommités du Mont-Blanc, jusqu'aux glaciers de Bionnassay et de Tré-la-Téte, Notre hôte voulut, pour utiliser la journée, nous