‹ La Haute SavoieChapitre 62 sur 150 · SISMONDI ET NOTRE-DAME DE LA 60K6E · texte numérisé non relu

SISMONDI ET NOTRE-DAME DE LA 60K6E

style du moyen âge, d'après un légendaire du quatorzième siècle^ a pour base une interprétation équivoque de Tinvocation de Notre-Dame de la Gorge. Pour un Genevois, l'historiette ne laisse pas que d'être rabelaisienne ; mais j'ai d'autres motifs encore pour ne la point analyser. En créant cette fantaisie, dont M. Aly possède l'original inèdUy M. de Sismondi a étayé sa version sur les BoUandiste^, — il désigne imperturbablement la date ; puis, sur un livre gothique très-rare^ — il en donne le titre et précise la page. Or, comme les BoUandistes sont muets, et que le livre où Tanecdote est copiée est tellement rare, qu'il n'existe pas, l'autographe de Sismondi, est une invention : il n'en a que plus de prix. Au reste, ce conte, d'un goitreux délivré par l'intercession de Notre-Dame de la Gorge, d'un surcroît déplacé d'embonpoint, au profit d'une fiancée dont la poitrine était démeublée, ce na:if récit du dix-huitième siècle, affublé d'une défroqué gauloise, ne soutient pas l'examen : le langage trahit dès les premiers mots son origine apocryphe et moderne. Il serait inutile d'en parler, si la légende de M. de Sismondi, [qui laisse la phrase en suspens, quand la fable est terminée, alléguant la perte des derniers feuillets, si cette légende tragicoégrillarde n'avait fait son chemin dans le pays. On l'a répandue, on l'a racontée, on l'a variée ; on a compromis dans la complicité de sa fabrication la nuit des temps, et des créatures naïves vont aujourd'hui présenter à Notre-Dame de la Gorge, une su-

plique ridicule , avec l'apostille de feu Sismondi de Genève,

On soupa gaiement, les fenêtres ouvertes, pour laisser entrer dans la salle, avec le parfum des foins coupés, la lune qui découpait en strophes poétiques, les épisodes moins vaguement racontés par le soleil du matin. Deux ou trois belles et malicieuses Grenevoises, assaisonnant l'entretien d'un grain de sel politique, donnèrent l'occasion de quelques revanches à un avocat patrocinarU du pays, convive agréable et Français de cœur. Ces dames gémissaient sur le sort des Savoies annexées ; à quoi leur adversaire objecta que les hommes adoptant toujours la politique des femmes et ces dernières étant en Savoie les colonnes du parti français, aucune opposition n'était à redoute!*. La raison de cette préférence, il la tirait, non de cette irrésistible amabilité qui recommande, à ses propres yeux, le troubadour français, mais des dispositions du code sarde, moins favorable que le nôtre, aux veuves et aux filles à marier, quant au chapitre des successions. De tels arguments sont sans réplique.

Un jeune abbé fort doux détourna la conversation, pour l'amener peu à peu à des sujets d'érudition où il semblait versé. Il apprit à mon ami Dornheim que, dans les âges reculés de l'antiquité, plusieurs peuplades ayant colonisé ces montagnes, on retrouvait encore, dans le caractète des habitants, certaines traces des différences d'origine. 11 cita César, Pline, Strabon, Ptolémée,

CEUTRONS ET ALLOBROGES. 225

et installa, d'après eux, les Allobroges dans le Genevois et le bas Paucîgny, les Octodurenses et les Nantuates, dans le Valais, et les Centrons sur les plus hauts sommets, jusqu'à Passy.et à Saint-Gervais. Quant au bas Chablais et à la vallée inférieure de TArve, les Bourguignons y ont fait disparaître plus tard les tribus celtiques. Les Centrons que l'on a longtemps appelé Centrons, par une erreur que des inscriptions irrécusables ont redressée, ont mieux gardé que les autres, ajoutait l'abbé, ^ leur type primitif. Ils sont de structure osseuse, bruns de chevelure avec des visages effilés ; le nez, aquilin, est recourbé en pointe; leurs yeux, renfoncés dans l'orbite, regardent la terre. Taciturnes, sobres, ils s'adonnent à la culture du sol : les anciens cabalistes les eussent classés sous l'influence de Saturne. Rien n'est plus commun que ce type, assez régulier, sur les hautes régions de la vie pastorale. Aux Bourguignons s'allierait la gaieté, l'amour de la table, des plaisirs et de la dive bouteille : cette race a dû pulluler. Les Allobroges, plus revéches, amis des disputes, âpres à contester, sont portés aux combinaisons spéculatives, et gens d'affaires.

Il est permis de supposer que le croisement des races limitrophes a fondu ces penchants divers dans le personnage composite que Tœpfer a esquissé d'un crayon si fin, comme un symbole de l'habitant de ces contrées : « Les paysans savoyards ont leur air à eux : veste courte, chemise rare, panta-

226 LA HAUTE SATOIB.

Ions brefs, une physionomie ouverte et intelli* gente, le parler juste et sensé, et dans leur poche de côté une liasse de papfers ; c'est que tout Savoyard a un ou deux procillons ; et les jours de marché, ses denrées vendues, il s'en va voir Tavo^ eat ou le notaire • Après quoi il boit un coup et revient au hameau avec Pierre ou Daniel, causant contrat, hypothèques, bail, haies vives, limites et frais de justice ; s'il est seul, 'il cause tout de même.... »

Cette citation, que j'estropiai et dont je ne retrouvai que le sens, vint distraire l'avocat patrocinant d'une conversation où il était engagé avec notre hôte, au sujet des essais d'exploitation tentés, au-dessus du Fayet d'en bas, sur une carrière de jaspe sanguin, tellement abondante qu'elle se continue à fleur de sol, au delà du Prarion , jusque vers les Ouches. Cette pierre est d'un éclat purpurin très-profond; bien qu'elle soit difficile à polir, elle fournirait pour les monuments publics, surtout à Paris où les plus somptueux édifices sont réduits à la grise uniformité du calcaire, des colonnes, des pilastres, des entablements, des placages d'un effet agréable.

« Il est certain, s'écria l'avocat, en saisissant les derniers mots de ma citation, il est certain que nos Savoyards, surtout depuis soixante ans, ont passé pour être fort processifs! Mais la propriété, chez nous, et surtout dans le voisinage de villes, est si divisée, que si l'on ne défendait pas son petit coin

Page 1