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POURQUOI LES SAVOYARDS SONT PROCESSIFS

de terre, bientôt on n'aurait plus rien. Est-il surprenant que la multiplicité des bornages et le grand nombre des propriétaires donnent lieu à une plus notable quantité de procès? Cependant, dans nos campagnes du bas Faucigny et du haut Ghablais, l'abus des procédures trouve un autre motif, dans l'inconcevable insouciance, oui, dans Tinsoudance de nos paysans, entretenue par la sociabilité de cabaret. J'ai vu un cultivateur se laisser condamner à payer dix mille francs, plutôt que de quitter son verre pour aller jusqu'au Palais fournir un renseignement i son avocat 1 S'ils doivent, ils négligeront de payer, par indolence, jusqu'à l'apparition du premier exploit. Ne parlez à ceux-là ni d'hypothèques, ni d'actes réguliers, ni de précautions judiciaires ! — « C'est bon ; à demain ! nous avons bieq c le temps.... » Sous le dernier régime, où les offices et les études, les administrations et les tribunaux cédaient à la môme somnolence, ces gens n'étaient ni stimulés, ni avertis. Une telle paresse de part et d'autre, et cette absence d'initiative morale d'un côté, avaient fait germer des nuées d'avoués, d'à* gents, de tripotiers d'affaires; écumeurs de conflits, fomentateurs de litiges, grugeurs interlopes, frelons de procédures, qui allaient de cabaret en cabaret se mettre à l'affût des causes, faire jaser les paysans et offrir leurs bons offices. — « Tu as une • affaire; donne-moi tes papiers; ne t'occupe de « rien, je me charge de tout I » — Une cause embrouillée rend dix fois plus à ces vautours qu'un

bon arrangement. Entre leurs mains, toute difficulté s'érigeait en procédure et toute instance épuisait les recours en pourvoi.

< La justice française y a regardé de plus près : l'ordre, la ponctualité ont é^é introduits; un ramassis d'agents de discorde sans titre légal, ont été jetés hors du prétoire ; quantité de litiges ont été prévenus ou arbitrés avant même d'être instruits» si bien que, depuis quatre ans, le nombre de ces procès, qui ruinaient nos campagnes, a diminué de près de moitié. En vain, pour nier ces résultats, les adversaires de la France objectent-ils que, sous ses lois, les frais d'enregistrement sont lourds et )a justice plus coûteuse : de tels obstacles n'étein* draient point une passion, si cette passion avait la force qu'on lui a prêtée. Non; et comme, en si peu d'années on ne change pas de caractère, j'aime mieux reconnaître que nos paysans étaient conduits, la bouteille aidant, par leur indolence même et par l'aversion des affaires, à devenir, exploités par autrui, les gens les plus processifs du monde. Avisés, d'ailleurs et très-entendus, dès qu'il s'agit des intérêts généraux, de ceux qu'on discute en commun, les coudes devant une pinte. Parlez aux armailleux les plus solitaires de nos chalets, parlezleur de l'annexion française : ils vous répondront sans hésiter que, autrefois, la province versait au Piémont, sans en rien retirer, d'assez lourds impôts, absorbés par l'Italie, tandis que, maintenant, elle envoie à Paris moins d'argent que la France

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n'en dépense annuellement pour le pays. Intelligents d'ailleurs, et gens pratiques par instinct, ils vous conteront les monuments construits dans les villes, les endiguements des rivières, les écoles ouvertes, les presbytères et les temples restaurés, les asiles offerts à l'enfance, les hôpitaux à la misère, les routes créées ou rectifiées, les débouchés donnés au commerce, les encouragements à l'industrie, et les chemins de fer mis à l'étude. Leurs pères ont combattu avec Napoléon ; les fils reviennent de l'armée raconter la France au pays natal transformé, qui entrevoit une prospérité inconnue.... Venez, après cela, leur psalmodier, à ces Français de mœurs et de langage, des élégies sur le malheur de ne plus être enchaînés à l'Italie, qui parle une autre langue, et de ne plus relever d'une capitale perdue par delà les Alpes , au fond de la Toscane I... »

Gomme on se levait de table, Siméon répondit à l'avocat patrocinant : « II n'est pas surprenant que les enfants de ces solitudes soient assez désintéressés pour être justes, ni que des gens condamnés par des hivers très-prolongés aux ennuis de l'inaction cherchent à tromper les heures en s'adonnant à boire. Pourquoi s'étonnerait-on davantage que des hommes appelés à vivre dans le silence de ces belles contrées, y deviennent assez rêveurs pour être insouciants 1 »

De Chède à Servez. ^ Épisode de voyage* ^ Le poëte Eschen et son mausolée. — Passage des Montées. — Anecdote sur Marie-Lonise. — Ghamonix et sa vallée. — Illusions de mon ami Dornheim. — Hôtels et boutiques. — Comment vivent les touristes du Mont-Blanc. — La mer et les montagnes ; guides et pêcheurs. — Mœurs et costumes. — Comme quoi Pocock et Windham ont découvert la vallée. — Historique du Prieuré. — Conseils aux excursionnistes. — Vue du Mont-Blanc, de la cime du Brévent. — La Flégère et ses chèvres — Français anglaisés. — Mirage nocturne. — Le Montanvert et la Mer de Glace.

Ascension du jardin : — Théorie de l'Alpen-stock. — Les vallées de neige et leurs carrefours. — Moulins et carillons. — Les égralets du Couvercle. — Solitudes neigeuses. — La flore du Jardin , et l'abside du Talèfre. — Aspect des plateaux intérieurs du Mont-Blanc, etc.

C'est agir prudemment, dans un voyage de fantaisie, que de s'abstenir de fixer son itinéraire avec un excès de prévoyance. J'avais songé à gagner Ghamonix par la montagne; mais n'était-ce pas, pour mon compagnon, risquer d'épuiser en un seul coup les impressions que je lui avais graduellement ménagées ? Quitter la vallée de l'Arve après l'avoir de si loin remontée , c'est manquer le dénoûment d'un drame que la nature a si habilement noué. J'aurais voulu, du moins, m'arréter à Passy, pour

y lire les inscriptions romaines en Thonneur de Mars, qui ont moins occupé les épigraphistes que les archéologues, pour explorer de plus près la cascade de Ghède et son lac encombré par la chute d'une avalanche de rochers. Les châteaux de Charrousse, de Lucinges, de Bousse, de Dingy, de Perrouse, de Ravoire, de Loisin m'attiraient aussi. Par malheur, Siméon Dornheim fut saisi tout à coup de la fièvre du Mont-Blanc, et c'est en vain que je prétendis tempérer cette impatience résolue, d'un calme et persistant fils du nord. Il ne rêvait que chaos et ravins, que torrents et avalanches; il aspirait, comme Manfred ou Roland, aux solitudes horrifiques et hyperborées.

Nous voilà donc trottinant en calèche découverte, de toute la vitesse de deux rosses qui se modéraient Tune l'autre, le long de cette immense avenue qui se brise à Ghède, où se ferme la vallée, devant un bastion de montagnes ne laissant entre elles, au cours de TArve, qu'une fissure oblique où il disparaît. Cette avenue est plantée d'une double file d'arbres si hauts, si touffus et si serrés, qu'une voûte pleine ne répandrait pas sur la route une ombre plus épaisse. Ce sont des poiriers, des pommiers, des pruniers, aussi chargés de fruits que de feuillages. A notre droite, de l'autre côté du vallon, un ourlet horizontal qui raye d'une ligne blanche le bas de la montagne, nous décrivait le tracé de la route future de Ghamoniz, destinée à abréger le chemin si long, si difficile et souvent périlleux que

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nous suivions encore. On a peine à concevoir que Ton n'ait pas songé plus tôt à frayer sur ce versant une voie qui sera un bienfait pour ces contrées. Plus haut s'élève la F orclaz du mont de Vaudagne, qui sert de pendant, sur cette extrémité de la vallée deChamonix, à l'autre col du même nom qui la ferme à l'autre bout, au delà de Trient. C'est là que se trouve la célèbre inscription du temps de Vespasien, où sont mentionnées les limites qui séparaient les viiMNENSES, dcscEUTRoris. Devant nous, les crêtes pelées du Brévent déchiraient le ciel. « Voyez làhaut, dis-je à Dornheim, celte roche où vous monterez : c'est le panorama le plus proche et le plus complet du Mont-Blanc.

— Cette roche est bien heureuse de le contempler à son aise 1 Plus je crois en approcher, moins il se laisse voir. »

Après avoir grimpé longtemps au petit pas une côte d'une roideur invraisemblable, non sans faire des pauses, durant lesquelles le cocher enrayait ses roues avec des pierres, Siméon, impatienté de cette allure, voulut descendre. « Ici, dit le conducteur, la pente est assez douce ; plus loin , aux Montées , c'est bien autre chose !

— Alors, répondit le Flamand ébahi , vous laisserez les chevaux pour relayer avec des lézards? »

Mais, au fond, il était ravi de grimper enfin sérieusement, et il espérait à chaque pas voir le Mont- Blanc surgir des montagnes. Pour divertir son impatience, je lui fis prendre à droite de la route, aux

deux tiers de la Joux, un sentier qui coupe droit à travers les prairies et abrège un arc énorme dont il est la corde. Ce passage bien connu permet de mesurer la distance où Ton s'est élevé ; car il festonne un pan taillé à pic, au bas duquel, à quatre cents mètres de profondeur, on voit se rouler TArve, dont le fracas lointain n'arrive à Toreille que comme une voix perdue parmi les ondulations du vent. Dans la plaine s'amoncellent des rochers, des ravines de terre, des blocs lancés des sommets, des souches déracinées : le long de la cime que nous gravissions en aspirant aux neiges, l'herbe était jonchée de fruits, qu'une brise ardente secouait sur nos tètes. Des grappes de mirabelles s'inclinaient jusqu'à nos lèvres; des thyrses de pruneaux, aussi renommés que ceux de la Touraine, alourdissaient les branches ; sur les pommiers et les poiriers des Hespérides, sur les cerisiers chamarrés de bouquets tardifs, des vignes grimpantes comme les pampres de la Toscane, laissaient pendre à leurs festons des raisins déjà mûrs. Cette verte corbeille de dessert était aussi chargée de fleurs que de fruits. Sous nos pas, les tentations de ce jardin ; à nos côtés, un abîme, en guise de moralité. Pour apporter au tableau la dernière touche, entre deux talus de sapins noirs qui, du ciel, descendaient jusqu'au bord de l'Ârve, un dôme de neige accosté d'une aiguille de granit apparut à l'horizon, tel qu'un minaret avec son campanile, c Voilà le Mont-Blanc 1 s'écria Si-* méon.

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