‹ La Haute SavoieChapitre 64 sur 150 · ÉPISODE · texte numérisé non relu

ÉPISODE

— Calmez-vous : ce n'est qu'une guérite au pied de la forteresse, avec une sentinelle avancée.... »

C'était Faiguille du Midi et le dôme du Tacul.

Tout en montant, essoufflés par la chaleur et la marche, nous ramassions dans l'herbe des fruits, aux séductions desquels il était difficile de résister, et Dornheim se rafraîchissait à pleine bouche, lorsque, au loin, un cultivateur occupé dans son clos , se mit à nous héler d'une voix rude. II criait et gesticulait avec obstination; enfin, quittant son outil, il se mit à courir sur nous. « Ah, fils d'Eve! dit Siméon, que n'avons-nous laissé ces fruits : voici un procès-verbal. ... »

L'homme arriva furieux. « Laissez, s'écria-t-il, laissez ces fruits tombés qui ne valent rien ! Est-ce qu'il n'y en a pas assez sur les branches? Cueillez seulement; le bon Dieu en a mis pour tout le monde.... »

A ces hauteurs alpestres, quand on a l'âme troublée par leurs grands aspects et par l'effroi des précipices, l'émotion est facile. Siméon ne sachant que répondre, tira de sa poche une pièce d'or. L'homme la reçut d'un air étonné ; il nous regarda tous deux et la rendit brusquement avec ces mots : «Vous vous moquez de moi.... » II s'éloigna en grommelant. Mais, à vingt pas, s'étant ravisé : c cueillez tout de même, cria-t-il; on ne demande rien pour cela I »

On met sous le pressoir, à Chède et sur ces versantS) autant de pommes que de raisins, et le vin

y mûrit à côté du cidre. Cette fertilité renaît au bas de la côte, dans l'oasis au milieu de laquelle sont campés, sur des échasses de pierre, les chalets riants de Servoz, aimable et dernier vallon, au pied des ravins et des cascatelles de rochers du col d'Anterne. On retrouve même, jusqu'à l'entrée du bassin de Chamonix, aux Ouches, sur le seuil de l'humide, ombreuse et fraîche vallée de Chatelard, quelques fruits, au pied du Mont-Blanc. Le soleil qui descend chaque matin de cet immense château de cristal, et qui jette en naissant son premier regard à cette vallée, se retourne vers elle tout le long du jour : pour Tenrichir, il appelle à son aide les rochers qu'il pénètre de sa chaleur et, jusqu'aux neiges, qui déversent ses rayons sur cette serre privilégiée, à laquelle les derniers regards de l'astre défaillant sourient encore.

Le village très-ancien qui anime le vallon cloîtré de Servoz, raconte l'existence des populations alpestres ; les jardins luxuriants,^ qui ombragent les maisons, forment un saisissant contraste avec les monts dénudés, échelonnés dans les airs, et les éboulements du Piz, amoncelés depuis près d'un siècle sur des forêts qu'ils ont écrasées dans leur chute. Quelques familles bien avisées cherchent là pendant l'été l'oubli du monde et des capitales, au milieu d'une population hospitalière. On y trouve, outre des logements, deux bons hôtels et un service de guides, organisé pour les courses nombreuses dont Servoz est le point de départ. Enfin

LE POETE ESCHEN. 237

on y est à quelques milles de Chamonîx, chef-lieu cantonal de ces déserts.

C'est à Servoz que fut rapporté, et que fut inhumé sur un tertre au bord de la Dioza, au pied d'une pyramide, édifiée le 21 fructidor an IX par les soins de M. d'Eymar, préfet du Mont-Blanc « sous la magistrature de Bonaparte, Cambacérès et Lebrun, consuls de la République, » le poëte danois Frédéric-Auguste Eschen, englouti dans une crevasse des glaciers du Buet, le 10 thermidor de la précédente année. Naturaliste et poëte, Eschen, âgé de vingt-trois ans , s'était fait connaître par une belle traduction d'Horace et par des poésies estimées. Le baron Meneval, qui accompagna en juillet 1814 l'impératrice Marie-Louise à Chamonix, raconte qu'Eschen périt pour avoir devancé son guide. « Il disparut tout à coup dans une crevasse de glacier ; on ne put l'en retirer qu'à la nuit. On le trouva debout, les bras élevés au-dessus de la tête et déjà dans iun état de congélation. > Son monument, chargé sur les quatre faces d'inscriptions déclamatoires, retrace le goût et les idées d'une époque, où un culte interlope de la Nature remplaçait les pensées religieuses par des banalités sonores. C'est avec v/n recueillement mêlé de crainte et de respect, quHl faut visiter les lieux que la Nature a marqués du sceau * de sa majesté et de] sa puissance! La page voisine, couverte d'un couplet hospitalier à la manière antique, exhibe une épigraphie inspirée du Télémaque et des Voyages d'Anacharsis.

On retrouve FArve bouillonnant et terreux, que l'on traverse sur le pont Pellissier, au delà du vieux château de Saint-Michel, enceinte oblongue apostée sur un mamelon , avec une grosse tour à chaque extrémité. Cette ruine, que le temps n'a pas défaite, justifie par son attitude sinistre, autant que par le mystère où s'enveloppe son passé, un renom équivoque de connivence avec les démons et les spectres. Là commence le redoutable passage des Montées, qui creu§e graduellement sur la gauche, à » mesure qu'il s'élève, un précipice énorme, mesuré par des tiges de sapins juchées les unes sur les au-* très, des bords de TArve jusqu'à des hauteurs indéfinies. Sur l'autre rive, la poupe roussâtre et chenue du Brévent fait parcourir à l'œil la plus longue pente sur laquelle il puisse rouler en un seul plan. Cette route qu'il faut gravir à pied, tandis que les voitures vides sont remorquées par un dieval de renfort, forçat à quatre pieds qui accomplit une épreuve dantesque, cette route est dallée d'un caiUoutis de roches et çà et là bordée d'ea?-vo^o, de croix commémoratives qui rappellent d'anciennes catastrophes : l'abîme est là pour expliquer la légende.

Enfin , la vallée de Chamonix apparaît olivâtre, avec ses hauts contre-forts de sapins, partagés par la queue traînante du glacier des Bossons et couronnés, sur leurs piédestaux granitiques , du gigantesque amphithéâtre de neiges qui se déroule des sommités du Mont-Blanc. Sa masse lumineuse laisse dans l'obs-

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