CHAMONIX ET SA VALLÉE
Savoyard avait ouvert un cabaret, avec une belle enseigne représentant un voyageur en culotte jaune, portant sur son épaule un paquet au bout d'un bâton, devant six sapins alignés. Au fond se dressait un pain de sucre, la base entourée d'une enveloppe verte. A Tentour, on lisait sur une banderole de bois peint : Au Grand Mont-Blanc! La réalité, moins pointue, me laisse quelque déception. »
Pour l'arracher à ces poétiques souvenirs, je remmenai flâner le long du bourg qui, dans cette saison, n'est guère moins animé que nos boulevards, mais où la nature a accroché, jusqu'à la voûte céleste, des tableaux de paysages par-dessus les maisons. Du reste, la localité n'est pas trèsétendue.
Pour les étrangers , (Jette capitale d'une lie entourée d'un océan de rochers et de neiges, se réduit à un bruyant carrefour, compris, entre l'hôtel royal de l'Union, sur une place au delà de l'Arve, et l'église, posée à trois cents pas sur l'autre bord. Une rue transversale conduit, d'un côté à l'hôtel où nous habitions, pour se prolonger de l'autre, en se rétrécissant. Les monuments de Ghamonix consistent en une demi-douzaine d'hôtelleries qui, logeables et bien tenues, ne peuvent cependant rivaliser avec les deux vastes maisons que j'ai désignées. La vogue de la seconde, desservie par maître Ferdinand Ëisenkraëmer, esprit entreprenant, est cosmopolite ; l'hôtel d'Angleterre est la résidence privilégiée des Anglais. Ses balcons bien situés, ses
342 U HAUTK SAVOIE
terrasses, ses salons publics, le signalent de loin et lui permettent de rivaliser avec les meilleurs gîtes de Bade ou de Genève.Ainsi que dans ces caravansérails renommés, le personnel des employés parle plusieurs langues : vous rencontrerez, parmi les régisseurs et les maîtres d'hôtel, des lettrés qui collaborent aux journaux des chefs*lieux environnants. Des cabinets d'histoire naturelle, d'élégants magasins où Fon expose, comme en un muséum, les collections des curiosités locales ; des ateliers de photographie, celui de M. Tairraz, celui de M. Bisson, artiste parisien justement célèbre, où la causerie trouve un salon, et où Ton se réunit le soir pour échanger les récits des émotions de la journée, deviennent autant de centres de réunion agréables.
C'est là, en face du bui^u des guides, que se groupe en camp volant, avant l'aube et à la tombée de la nuit, la vaillante milice de ces messageries qui tiennent à votre disposition un pionnier pour toutes les aventures, un aéronaute pédestre pour toutes les ascensions. Cette activité vers un but unique, concentrée au même lieu, donne à ce carrefour peuplé de gens de diverses nations, étrangement équipés, \xn mouvement, une physionomie des plus bizarres. Le matin, c'est une cohue joyeuse; on se cherche, on s'appelle, les mulets sillonnentla foule : puis, comme ces nuées de pigeons rassemblés à Venise sur les dalles de la place Saint-Marc, soudain, la troupe se disperse et s'envole sur les combles de la vallée. I