GUIDES DES ALPES; PÊCHEURS DE L'OCÉAN
Peu de gens, peu de Français, surtout, séjournent à Ghamonix ; ils s'en vont sans soupçonner le charme croissant de cette résidence pour ceui qui ont l'inspiration de s'y attarder. « Parlez-moi, vous diront-ils, de Dieppe, de Trouville et des rivages de la mer; spectacle changeant et toujours imprévu 1 L'orage y succède au calme ; hier. Tonde était unie comme un miroir ; aujourd'hui la tempête fait bondir les vagues; puis, c'est un bateau qui passe, ce sont les pécheurs qui rentrent : on voit lancer un navire, on va jeter au loin des filets ; la basse mer vous livre les coquillages que le flot vient d'abandonner.... Gomment s'ennuyer un seul instant ! »
Ghamonix, sous une autre forme, ne présente pas moins d'intérêt ; car les voyageurs y courent autant de hasarda que. ceux des chasse-marées de rOcéan : la lutte y est même plus continue, plus volontaire ; le moindre plaisir est le prix d'une conquête. A chaque saison, à chacun des caprices du vent, ou des progrès du jour, l'aspect de la vallée et de ses montagâes varie de couleur et d'effet. S'il survient un orage, on attendra jusqu'au soir, en groupes inquiets, le retour des pèlerins perdus dans les nuages et flagellés par la foudre. On parle d'un éboulement de rochers, d'une subite irruption des torrents, d'un passage fermé par une avalanche; des chasseurs ont découvert un couloir inconnu, en poursuivant des chamois dans les airs ; la marée des neiges, en se retirant, a livré de nouvelles grèves aux explorations : des touristes sont partis pour la
cime du Mont-Blanc, dix télescopes sont braqués pour les suivre ; on les voit doubler un écueil, escalader aux échelles les remparts de glace; enfin, leur signal apparaît et le canon tonne pour annoncer le triomphe....
Le nuage qui s'élève et qui coupe en deux les aiguilles, portant on ne sait où la tourmente et les sacs de neige, contient un mystère dont la soirée vous apportera le récit. Et comme il est avidement écouté ! car ici chacun est acteur à son tour, et l'histoire de la veille devient le sommaire des aventures du lendemain. La trouvaille d'une plante, d'une fleur singulière, la rencontre d'un aigle, d'un vautour, d'un bouquetin, les traces d'un ours ou d'un lièvre blanc, la conquête d'un beau polyèdre de cristal de roche, la réussite d'une bonne épreuve d'un site inaccessible, n'ofTrent pas moins d'attrait que la pêche des merlans ou des sardines. Ces populations mêmes, qui font métier de nous devancer à tous les périls, dans l'unique but de nous en préserver, ces gens d'une douce et placide intrépidité, que l'on ne quitte guère sans leur devoir une ou deux fois la vie, risquée avec un certain charme, et sans imprudence parce qu'ils sont là, sont-ils moins intéressants à connaître que les vaillants pêcheurs de nos côtes? A Ghamonix, tout homme, ou peu s'en faut, est guide ou se fait honneur de l'avoir été, et les guides chamouniards passent à juste titre pour les plus accomplis des Alpes. Tout ce qu'enseignent la nature et la foi à des caractères méditatifis et ré-