MOEURS ET COSTUMES
solus, ils le possèdent, et ils n*ont pas voulu en savoir davantage. Tels les a dépeints Saussure, dans la candeur de leur hospitalière sauvagerie ; tels > après quatre-vingts années de frottement avec les fortunés oisifs de la vieille civilisation, tels vous les retrouvez aujourd'hui. Cherchez, à travers TOberland bernois, la noble tradition de cette patriar* cale stabilité !
Siméon était frappé de l'air de probité empreint sur ces physionomies; Tallure et les traits des jeunes filles du canton ne lui plaisaient pas moins. Le type si brun de la race ceutronne revêt en elles une certaine grâce, compatible avec la régularité. Leur teint est vif, leurs yeux sont profonds et purs le nez un peu fort, coupé droit et rattaché sans brisure au plan de la courbe frontale, est un trait ca« ractérisque qui donne à ces figures, un peu effilées, un style assez grave. Quand on leur parle, elles s'animent tout à coup et s'éclairent d'une vivacité communicative. Ainsi que tous les paysans de souche ancienne et perpétuée sans mélange, les bonnes gens de Ghamonix ont une certaine expression mo* nastique et contenue; ils sont révérencieux, tenaces et ne s'emportent guère. Enfants d'un pays environné de neiges éternelles, et rassasiées de leur blanche uniformité, les Ghamouniardes recherchent dans leurs atours les nuances sombres ou pourprées, qui se détachent à la fois de la teinte des glaciers et de la crudité des prairies. Un haut bavolet noir enveloppe leur poitrine ; de leur taille
svelfe et longue retombent de courtes jupes rouges ou bleu foncé ; leur coiffure, petits bonnets ronds en soie noire, jetés sur le chignon et bordés de deux à trois bouillons de dentelle noire ou de tulle, dégagent rharmotiieux contour du visage. Leur cœur passe pour être sensible ; aussi en disposent-elles de bonne heure : elles nignorent pas, dès l'adolescence, à qui reviendra le trousseau que prépare leur laborieuse économie. Pendant ce temps-là, le fiancé rêve d'elles et de ses montagnes, au coin des rues lointaines de Turin, de Lyon ou de Paris : un fidèle sentiment préserve ces couples, qui savent aimer puisqu'ils savent attendre.
Ghamonix, la plus longue, la plus élevée^ la plus enclose et la mieux caractérisée des vallées de la région supérieure, n'est connu des voyageurs que depuis un siècle.
C'est en 1741 que M. Windham remonta TArve jusqu'à sa source, avec une caravane d'amateurs, présidée par le voyageur Pocock, qui arrivait du Levant et de la haute Egypte. Armés jusqu'aux dents^ comme pour envahir les savanes des Sioux ou des Molûcans, ces messieurs s'étaient munis d'une vaste tente pour s'abriter dans le désert. Ils campèrent à Bonne ville ; ils campèrent près de Sallanches sans oser y pénétrer et, comme cette colonie errante attira la curiosité des naturels du bourg, Pocock, pour les recevoir, jugea à propos de revêtir son costume arabe : chacun alors, le prenantpour une façon de Grand Turc, vint faire le salamalec à
DÉCOUVERTES DE POCOCK ET DE WINDHAM. â47
Sa Hautesse. Singulière idée que d'apportef à une pareille expédition une défroque de carnavall lis ar« rivèrent enfin, en escaladant les roches et jpar des défilés inconnus, dans ces solitudes jugées inaccessibles, sous les neiges du Mont-Blanc que Ton appelait encore à Genève les Monts*Maudits; plateaux cultivés jadis, disait-on» mais ensevelis sous la neige par une fée qui avait pétrifié les anciens habitants pour les châtier de leurs crimes.
MM. Pocock et Windham découvrirent avec autant de surprise que d'efiroi, au centre de la vallée, les wigwams d'une tribu, dont l'agglomération ressemblait à une bourgade. Sans oser y pénétrer ils dressèrent leur campement à distance ; puis, ayant allumé des feux et placé leurs domestiques en sentinelle avec des mousquets, ils passèrent vaillamment la nuit au milieu de ces peuplades sauvages.
Au lever d'un joli soleil de juin, les bons Ghamouniards, ébahis de cette attitude, et n'osant offrir leur assistance à des hôtes sur la défensive, allèrent avertir M. le curé, qui mit fin à cette comédie. Il n'en est pas mpins vrai que cette aventure, reproduite et commentée durant un demisiècle, par certains compilateurs de banalités qui travaillaient pour la jeunesse, a répandu partout le conte bleu d'une vallée de Ghamonix, ignorée jusqu'à 1741, plus ou moins peuplée de sauvages, et découverte, à vingt lieues de Genève, ni plus ni moins qu'une île des grandes Indes, par deux Anglais d'une audace colpmbienne* Pour peu qu*on
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ait lu» dans son enfance, un Robimon Crusoéy ces sortes d'histoires laissent une durable impression.
Or, voici ce qu'était, avant sa découverte^ ce nouveau monde qui illustra les noms heureux de Pocock et de Windham :
Sous Vespasien, le général romain qui commandait le corps d'armée de la Germanie supérieure, laissait à laForclaz, qui ferme la vallée de Ghamonix, une inscription que l'on peut lire encore. Passy (passm), à l'autre extrémité, non loin du Mont-Joly {mons Juriae)^ qui domine Mégève ou Medgève (medio aquarum\ a conservé des pierres votives et des monuments consulaires.
Ghamonix, centre d'un défilé fortifié, recevait dès lors, selon toute apparence, de la langue des Césars, le nom qu'il a gardé et qu'il portait encore inaltéré en 1091, à l'époque où Aymon P% comte de Genève, et son fils Gérold donnèrent à Saint-Michel de la Glusaz omnem Campum mimitumy cum appendiciis suis^ ex aqua que vocatur Desa, et rupe que vocatur Albaj usque ad Balmas. — Tout Ghamonix avec ses dépendances, de l'eau dite Desa (c'est la Dioza) et de la Roche-Blanche (le Mont-Blanc) jusqu'aux Balmes ou grottes (le col de Balme). Voilà le territoire de Ghamonix parfaitement délimité.
En 1202, Guillaume de Faucigny s'engage à garder et à protéger la vallée Campi muniti. Trois ans après, en 1205, autre déclaration de protection et sauvegarde en faveur de la maison de Ghamonix (domvm Campi mu/niti), par Humbert comte de
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Genevois. Nous allons assister aux variations orthographiques du mot : — En 1229, Aymon de Paucigny renonce, en faveur du comte de Genève, à tous ses droits en Chamonix : Quicquid juris habebam in chammonis. Mais, dans un autre acte, de six ans postérieur, ce comte Aymon revient à la forme primitive : domum Campi muniti. On la retrouve encore en 1289 dans une déclaration de Béatrix de Paucigny , où elle reconnaît que le prieuré est investi du mère et mixte empire, juridiction et domaine, sur toute la vallée. Bien avant cette date, une charte de 1236, vidimée au quatorzième siècle, porte ces termes : Dedi et concessi ecclôsie de chamonix, etc.... C'est le plus ancien exemple de la forme graphique, qui de nos jours a prévalu. Depuis lors, dans les actes des siècles suivants, on relève alternativement Campus mimitus, Chamonica, ou Chamonni. J'ai recueilli sur les parchemins originaux toutes ces indications.
Le premier acte que j'ai cité constate la fondation, en 1090, du prieuré, autour duquel vinrent se grouper les maisons du bourg, que le prieur, en 1330, dota d'un code de franchises. Barthélémy, évoque delGenève, visita le prieuré en 1443; Jean de Savoie son successeur, en 1481 ; Philippe deSavoie-Nemours institua, en 1530, à Chamonix, le 15 juin et le 30 septembre, les deux foires qui s'y tiennent encore, et, trois ans après, les marchés hebdomadaires du jeudi, qui continuent à avoir lieu le même jour. En 1567 la cour suprême auto-
risa l'abbé de Sallanches et le prieur de Ghamonix, à édifier à frais communs, pour l'usage des piétons, cavaliers et convois de marchandises, le pont sur l'Arve, qu'a remplacé depuis le pont Pellissier. En 1594, quatorze ans après une visite pastorale de l'évéque Claude de Granier» le prieur fut autorisé à maintenir les privilèges de la vallée. Saint François de Sales vint y faire une tournée en 1606 ; on désigne encore la direction qu'il a suivie par le sentier du Brocard, le chalet où il dîna aux Ouches, et la maison qui l'hébergea à Ghamonix. Dévastée par un incendie, elle n'a gardé que les quatre murs, placés, à droite et un peu en retrait, le long de la ruelle de ruines qui conduit à la route d'Argentière. Depuis cette époque, Ghamonix a été visité par deux évêques du nom de Sales; on fit réparer les routes en 1650; l'église fut rebâtie en 1707; Argentière et les Ou* ches furent érigés en paroisses ; on nomma un syndic avec sept conseillers pour administrer cette vaste commune.... Et tout cela n'empêchera jamais que la vallée de Ghamonix n'ait été découverte en 1741, par Pocock et Windhaml...
Le lendemain de notre arrivée, en dépit d'un brouillard matinal qui limitait l'horizon à trente pas, il fallut, pour satisfaire l'impatience de Dornheim , grimper au Brévent , avec l'espoir, d'ailleurs assez fondé, d'être rejoint par le soleil à moitié chemin. J'aurais pu servir de guide; car le sentier en lacets qui monte par la lisière des bois jusqu'au Planpraz, m'était familier. Aussi, voyant