‹ La Haute SavoieChapitre 69 sur 150 · CONSEILS AUX TOURISTES · texte numérisé non relu

CONSEILS AUX TOURISTES

que la brume était lente à tomber, j'envoyai notre guide en avant pour commander le déjeuner au chalet, où je prévoyais qu'il faudrait prendre patience. Afin d'excercer les forces de mon compagnon, je l'avais dissuadé de louer un mulet, conseil que je donnerai à tous ceux qui peuvent marcher, conformément à ce précepte de Jacques Balmat, celui qui le premier atteignit le faite du Mont-^ Blanc : c On ne voit bien qu'avec ses pieds. » Il fallut aussi, en débutant, modérer la novice intrépidité de Siméon, à Faide de cette autre leçon du grand Balmat: < Si tu veux arriver de bonne heure, marche comme si tu voulais n'arriver que demain. »

Je lui enseignai également à dissiper la fatigue par une allure plus lente, au lieu de s'arrêter tout à fait et, quand de loin en loin on faisait une pause, à tourner le dos à la montagne pour prendre haleine, en faisant face à l'air libre des vallées, ce qui dilate les poumons et rafratcliit la tête en remettant la vue. Il est bon aussi de se reposer debout, et de faire peu d'usage, en montant, du long bâton ferré , de VAlpenstock si utile à la descente, pourvu qu'au lieu de le jeter en avant et de le suivre en y cherchant un appui, exercice fatigant et parfois dangereux, on le tienne transversalement, la pointe enfoncée du côté de la montée, de manière à vous arc-bouter et à vous retenir tout ensemble. L'essentiel est d'éviter les ressauts, les bonds, les secousses, et d'être assez étayé du côté

OÙ le sol ne manque pas, pour y choir de près $i Ton glisse, et pour trouver un point d'arrêt sous sa main. Les voyageurs d'un rang ou d'un esprit un peu distingué ne craignent pas de se familiariser avec les guides et de les admettre à leur table : cette intimité, sans inconvénients , surtout en Savoie où, pour la plupart, ils sont bien élevés, accroît leur zèle, leur sollicitude et vous met à même de tirer de leur conversation une foule de renseignements, d'anecdotes, de détails de mœurs, toujours précieux.

Aussi loin qu'on puisse remonter dans les annales de Ghamonix , à l'aide de l'état civil et des régis* très paroissiaux, on y retrouve la succession des mêmes familles: trente à quarante noms résument, ou peu s'en faut, cette noblesse pastorale, recommandée, comme l'autre, par les traditions du dévouement et du courage. Les membres de V Alpinclub, association de gentlemen dévouée à l'exploitation pittoresque des Alpes, et leurs plus passionnés, leurs plus hardis pèlerins, ne croient nullement déroger en vivant comme en famille avec leurs guides. Sobres par habitude autant que par prudence, les guides modèrent les appétits et vous dissuadent des écarts, ou des mets qui peuvent énerver les jambes en fatiguant l'estomac. Notre mentor eut pourtant quelque peine, au chalet du Planpraz, à tempérer la soif et l'appétit flamands de notre ami Dornheim. Quand il sut que mon compagnon affrontait pour la première fois les régions supé-

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rieureSy il sourit et le laissa faire, sans continuer à moraliser.

Ces deux proches voisins, le soleil et le Mont- Blanc, ont entre eux quelque connivence et s'entendent parfois, pour les dispositions du spectacle qu'ils ont à vous offrir. Quand nous quittâmes le Planpraz pour achever notre ascension, le brouillard, déjà troué sur nos têtes et très-aminci, n'attendait pour tomber dans la vallée , qu'une charge à fond des rayons du soleil enfourchés par la bise. Nous atteignîmes ainsi le pied de la Cheminée, sorte de couloir à peu près à pic, où il faut se hisser en s'aidant avec les mains. Ici, l'air

^ très-vif et déjà raréfié exerça sur l'œsophage de

^' Siméon une pression que le guide avait prévue : il

s'assit sur un roc, en baissant la tête , le front

moite, les joues livides, et quand il put se relever,

il se retrouvait à peu près à jeun. Le guide avait

^ mis à profit cette méditation pour lui chercher de l'eau de source, et non de la neige fondue : Dornheim en but une gorgée, il se débarbouilla le visage et, comme il cherchait contre le roc vif une issue, je commençai à grimper tout droit, le premier, en causant de omnibus et quibusdam, afin de distraire sa pensée du côté périlleux de l'ascension. Heureusement, la brume interposée empêchait sa vue de planer au loin sur le vide : il emboîta le pas, suivi de près par le guide, qui lui donnait à propos des indications avec une insouciante placidité ; si bien que, entre nous deux, il atteignit, avec une docilité

mécanique, le sommet de la Cheminée. Seulement, comme ensuite il fallait redescendre, je me hâtai de le tirer en avant, sans lui laisser le temps de regarder où il avait passé. Cet apprentissage du métier de ramoneur, et le parcours du dernier mamelon qu'il fallait doubler, prirent une vingtaine de minutes, pendant lesquelles le soleil et le vent avaient rabattu sous nos pieds, dans la gorge de TArve, le rideau tiré jusque-là devant la chaîne du Mont-Blanc. Elle apparut donc soudainement tout entière, du col du Bonhomme à l'aiguille de Rousselette, portée sur des bases de sapins et de granit et découpant, au-dessus de ses amas de neiges, qui remplissaient Thorizon, la série des crêtes argentées, sur un ciel tout bleu.

Pour examiner dans son ensemble et du plus près qu'il soit possible cette masse énorme, dont on n'est séparé que par la largeur de l'étroite vallée de Chamonix, aucun observatoire n'est comparable au Brévent, découpé à pic sur la plaine. Cette montagne a près de huit mille pieds. De son sommet, l'œil plonge d'environ cinq mille pieds de haut, sur le cours de l'Arve, et remonte sans obstacle, de cette profondeur, jusqu'à la cime du Mont-Blanc. C'est un premier plan de plus de onze mille pieds, à partir des prairies qui bordent le torrent.

L'immensité du spectacle, l'escarpement verti- • cal des cimes qui s'abaissent autour de vous, la lointaine profondeur où Ton aperçoit, au delà du

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