VUE GÉNÉRALE DU MONT-BLANG
lac de Genève, la ligne totalement aplanie du Jura ; risolement où Ton se voit dans les airs sur cette étroite plate-forme ; les abtmes dont on est entouré, rétendue démesurée des pentes de neige, Téclat foudroyant avec lequel elles sa découpent sur des murailles de glace d'une translucidité glauque; la netteté des arêtes rocheuses, la projection bleue de leurs vastes ombres et cette procession décroissante d*aiguilles hérissées, tout contribue à vous remplir d'un étonnement qui va jusqu'à la stupeur. Au-dessus des quatre glaciers ; de Tacconay, des Bossons, des Bois et d'Argentière, dont les queues ' traînantes descendent jusque dans la vallée, on distingue ces énormes amphithéâtres à plusieurs gradins, où la pâte neigeuse , tournée en séracs, trahit par une teinte plus mate l'épaisseur des agglomérations. Le bloc du Mont-Blanc s'isole de tout ce qui l'environne et de tout ce qu'on est accoutumé de voir. Il se jette sur vous comme une petite planète, d'une autre matière et d'une autre couleur, ayant ses vallons bleus, ses chaînes de monts plutoniques, ses lacs et ses fleuves d'argent en fusion, ses prairies blanches , ses défilés et ses couloirs où l'œil se perd à l'infini. Pour donner à Siméon une idée des dimensions et des distances, je lui montrai, sous le dôme, aux deux tiers de la pente, trois aspérités qui ressemblaient à des bâtons fichés dans la neige et affublés d'une loque rousse. C'étaient les aiguilles des Grands-Mulets, qui ont cinq à six cents pieds d'élévation....
Mais Siméon ne m'écoutait guère, non plus que le guide, qui lui nommait à la file les vingt aiguilles les plus hautes de cette longue dentelure, et les points principaux de ce cosmos désert, qu'un pas humain n'a jamais foulé. Ebloui, terrassé, il se sentait près de quitter terre ; le vent bourdonnait à ses oreilles avec le fracas d'une voile qui bat ses vergues; les chaînes aiguës commençaient à danser en rond autour de lui, et pour continuer à regarder, sans chanceler ni craindre de s'enlever du sol, il fut obligé de s'y asseoir. Après lui avoir laissé le temps de s'accoutumer à se mouvoir sur un Ilot escarpé de l'océan de l'air, afin qu'il affrontât, sans être atteint du vertige, la descente de la Cheminée, on se mit en marche et on lui démontra, à l'endroit difficile, qu'il est moins aisé de monter que de redescendre, sujet d'autant plus favorable à l'argumentation, qu'il a pour base un gros mensonge.
Le début fut loin d'être héroïque ; mais la volonté triompha des affres du précipice. J'ai remarqué d'ailleurs que les voyageurs novices descendent mieux qu'ils ne montent, parce qu'une fois arrivés, avec de pénibles efforts, au but de l'ascension, ils sont glorieux de leur victoire, enhardis par ce succès, et réduits par la nécessité à ne plus se demander s'il serait plus prudent de reculer. De retour au Planpraz, mon compagnon, loin de ressentir la fatigue, était alerte, délassé, joyeux de fouler la montagne, et le sort du juifierrant lui paraissait assez enviable. Cet entrain de la seconde
LA FLÉGÉRE. 2S7
moitié du jour, enivrement des lieux élevés, est le plus radieux moment des longues excursions. Devant nous, au pied des Âiguilles-Rouges, à une distance qui paraissait courte, le soleil enflammait les vitres du chalet de la Plégère, coquettement assis sur Tombrage des grands bois. Dornheim insista pour faire ce petit détour, et j'y consentis, pour lui montrer une fois de plus à quel point on est trompé dans ces régions alpestres par ses évaluations. Il faut deux heures et demie, en marchant bien, pour atteindre ce chalet qui vous parait aussi rapproché, pour le moins, que le sont les Tuileries de la barrière de l'Étoile.
Le point de vue de la Flégère est charmant, parce qu'il prend à revers la vallée de Chamonix et que, situé plus bas que le Brévent, il concentre un paysage plus composé. Placé en face du glacier des Bois, il montre, dans une longue perspective, le fleuve immobile et solidifié de la Mer de Glace, jusqu'au pied des contre-forts du Mont-Blanc. Cette blanche impasse, qui semble peu profonde, n'a guère moins de cinq lieues de long; mais on l'observe de trop loin pour que l'aspect en soit fort saisissant. Du reste, le sentier souvent interrompu qui, du Planpraz, conduit par d'innombrables sinuosités sur le versant de la montagne, jusqu'à la Plégère, est varié par de piquantes oppositions, entre diverses ravines profondes, et les scènes plus riantes ou plus mystérieuses des pâturages, et des grandes forêts de sapins mêlés de hêtres. La flore
tSS LA ^UTE SAVOIE.
de Tété y prolonge assez tard son épanouissement. Quand Siméon rencontrait sur la mousse^ et à l'état sauvage y un séneçon des Alpes à longs rayons dorés, des silènes roses, l'aster bleu, Tauricule jaune, ou Faconit indigo, couronné de sa pyra« nûde de casques: «c Voilà, s'écriait-il émerveillé» voilà des fleurs de nos jardins! » Combien elles lui sembleront plus belles , quand les revoyant dans la plaine, autour de nos maisons, sous le prestige du souvenir, il pourra s'écrier: « Une fleur des Alpes! >
En descendant, pour retourner à Ghamonix, ces pentes rapides et interminables qui de loin, et par rapport aux montagnes, font Teffet d'un humble coteau, nous assistâmes, sous bois, à des combats curieux que se livraient des chèvres à demi sauvages, disséminées parmi ces ravines, coupées par échelons de rocailles et de ronces. Ces animaux, tout à fait différents de leurs congénères des plats pays, tiennent le milieu entre le bouquetin et la chèvre domestique ; ils sont dissemblables du chamois, qui a le cou plus élancé, le corps ramassé, les jambes plus longues, les cornes autrement construites, et dont la mamelle est divisée en quatre trayons. La chèvre alpestre est d'un gris roussâtre, avec une raie noire sur le dos ; elle a les joues ainsi que la barbiche brunes, et une petite queue de la même couleur. Ces jolies biques luttaient en corybantes, avec des ruses bizarres, combinées pour conquérir l'avantage du terrain, de manière à précipiter l'en-