BIQUES ET CHEVRIERS
nemi dans les rayines. Une fois engagées, elles se comportaient avec un acharnement extrême, que ne traduisaient nullement leurs têtes placides, leurs yeux qui sourient jaune, ni leur mine innocemment rêveuse : c'est l'inaltérable placidité des lutteurs de la statuaire éginète.
Confiés à de petits pâtres agiles, qui passent avec leurs bêtes des mois entiers parmi les déserts les plus escarpés et les plus stériles de la région sousneigeuse, ces troupeaux ne sont ralliés à hxxv gar^ dien que par quelques poignées de sel dont il se fait le distributeur. II se creuse au revers d'une roche un nid qu'il recouvre de terre et de mousse ; et là, jeûnant avec ses compagnes, bronzé par le reflet des neiges, il grignote un pain noir apporté de loin. Quand on côtoie quelque défilé, on entend braire sur sa tête et chanter dans les airs des êtres vivants, perdus dans l'immensité : le chevrier vous hèle, on lui répond, sans parvenir à Tapapcevoir, et ces cris confus sont la proie des échos, également invisibles.
La lassitude des longues ascensions est passagère ; il en est autrement de celle qui succède aux descentes prolongées : c'est là surtout ce qui triopifbe des constitutions vigoureuses. En arrivant, Siméon, harassé, se soutenait à peine. Il était joyeux, pourtant, presque fier d« sa journée, comme l'est, en quittant le champ d'honneur, un conscrit qui a soutenu réjwreuve du premier feu. Pendant le souper, où l'on échangeait avec ses voisins le récit de ses aventures, il commençait à donner aux nou-
veaux débarqués les renseignements charitables de sa jeune expérience. A cette table d'hôle britannique et d'une étiquette un peu tendue, il admirait le calme des Anglais qui voient et affrontent tout sans rien dire ; il s'amusait de l'attitude de quelques Français anglaisés qui, affectant une morgue silencieuse, pour eux fatigante, prétendent singer la distinction de ^ gentry. Les mains fourrées dans leurs poches, ils portent haut, avec roideur, des faces carrées et communes, exornées d'un nez gaulois en pied de marmite. Au salon, ils parcourent avec une rapidité affairée, en gens qui absorbent d'un coup d'œil une demi-page, le Moming- Chronicle ou le Times, dont ils ne comprennent pas un mot. Ils finissent par saisir en tapinois l'Abeille de ChamoniXy journal hebdomadaire de la localité, dû à un spirituel fonctionnaire qui a su attiser à Ghamonix un foyer littéraire des plus utiles; car l'œuvre de Stephen d'Arve s'est propagée à travers la France, la Suisse, et jusqu'en Angleterre, où elle recrute la milice des touristes.
Il vint nous trouver dans la soirée. Nous projet tiens d'assez grandes courses ; il voulut nous choisir un guide, et nous le reconduisîmes jusqu'à son logis ; courte promenade nocturne qui nous procura, du vallon ténébreux où nous errions à tâtons, un spectacle aussi rare que singulier.
La pleine lune, sortant de l'Adriatique, abordait aux terres de la Lombardie que nous masquait la chaîne du Btont-Blanc, dont quelques cimes^
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éclairées d'en bas comme par les feux d'une rampe^ recevaient de métalliques lueurs. Mais le ciel bleu étant humecté de vapeurs, Tombre projetée du colosse alpestre s'y dessinait jusque sur nos têtes, à une hauteur infinie, reproduisant au-dessus de la chaîne, d'un gris émaillé d'argent, une seconde silhouette superposée, presque noire, où les crêtes et les pitons, spectres démesurément allongés, atteignaient le sommet de la coupole céleste.
Un tel phénomène me parut présager la pluie, contre-temps fâcheux ; car nous avions résolu de tenter l'ascension du Jardin, une des trois plus hautes courses du Mont-Blanc (le col du Géant et les Grands-Mulets sont les deux autres). Deux heures plus tard, comme nous nous mettions au lit, la pluie fouettait les carreaux de nos fenêtres. Mais le matin nous offrit les plus belles conditions d'une course aérienne, pourvu qu'elle n'excède pas la journée : le vent du midi paisiblement établi sur un horizon sans nuages.
Stimulé par l'exercice, agité par ses souvenirs et par le grand air inaccoutumé des régions supérieures, Siméon ne réussit point à s'endormir: il se leva, pourtant, reposé, alerte et épris d'une vive impatience de se mettre en chemin. Heureux ceux qui débutent ainsi ! L'insomnie, qui plusieurs nuits les brûle et les retrempe, dessèche en eux, avec le morbide embonpoint de la vie sédentaire, le principe des humeurs malsaines ; leurs nerfs durcissent, leur corps s'aguerrit et se bronze ; ils acquièrent
une provision de yigaeur, de santé, pourvu qu'ils se quittent pas le dinnat des montagnes avant d*y avoir reconquis le sommeil, sans quoi ils retombe-^ raient épuisés et cacochymes au pays des plaines» trop peu toniques pour réparer les fatigues des Alpes, qui seules, peuvent acheva les cures qu'elles ont commencées. Je livre pour certaine cette observation aux touristes échevelés, qui les traversent avec rénervanle rapidité d'un bolide.
Le Montanvert, qu'il faut gravir pour monter au Jardin de la Mer de Glace^ se manifeste, vu de Chatnonix, comme une légère brisure, aux deux tiers d'un rideau vertical et boisé qui décrit une courbe étendue, à la droite du glacier des Bois. Il semble même qu'on doive atteindre en vingt-cinq minutes ce petit belvéder. Il faut pourtant deux heures pour s'éjever jusqu'au chalet établi sur cette étroite plate-forme, même avec un mulet, qui ne pourrait aller au delà : car une fois qu'on pénètre, en s'ékvant sans cesse, au cœur des plateaux du Mont-Blanc, le désert commence, les chemins expirent et le chaos n'est accessible qu*aux escalades. .
Le sentier charmant du Montanvert a été trop souvent décrit pour qu'il soit à propos d'en parler. C'est là, près de la fontaine du Caillot, où des sirènes séduisent encore les passants, en leur offrant de la crème, du kirsch, des raisins de myrtille, des framboises et des fraises, que Florian a placé la scène de son Histoire de Claudine^ traduction pomponnée des Alpes, en style de Fragcmard ou de
LE MONTANVfiRT ET LA MER DE GLACE. Ô63
Lancret. Nous francMmes si rapidement, car ia course était lon^e, cette Arcadie grimpante, qu'en moins d*une heure et demie nous m marquions la première étape. Il faut dire aussi que^ depuis Tan* neiion^ ce sentier si^ fréquenté a été élargi et rem*blayé. J'eus à regretter que Siméon n'eût pas pris un mulet pour aller jusque-là ; ear> ayatit appris en d^eunant que la promenade du Jardin, retour compris, Tabligerait à faire quatorze lieues, il désespéra de ses forces et m'abandonna, pour se joindre à une autre caravane qui, se bornant à traverser le glacier, comptait revenir par le passage du Chapeau et la source de l'Arveron; excursion bien connue, que j'avais faite l'année précédente. Je dus donc continuer seul, avec notre guide, Joachim Balmat, un des nombreux cohéritiers d'un nom qui oblige, et je ne tardai guère à reconnaître que mon ami avait agi prudemment, en renonçant à une entreprise que peu de touristes affrontent, parce qu'elle exige une tête assez solide et des jambes exercées.
Dès qu'on a doublé l'angle du Morttanvert, on perd de vue la vallée de Ghamonix sur laquelle on planait, et Ton domine à sa gauche la Mer de Glace, golfe étroit de neige, ou large fleuve de cristal qui, étranglé entre tes roches pyramidales de l'aiguille du Dru et les bases plus énormes encore des aiguilles de Gharmoz, poursuit son cours dans une longue perspective blanche, continuée jusqu'aux pentes intérieures du Mont-Blanc. Bien que cette
blafarde vallée semble presque horizontale , parce que la pente en est répartie sur une étendue de près de seize kilomètres, elle est assez fol*te en réalité ; car du Montanvert jusqu'au Jardin, la différence d'altitude est de 918 mètres. Ce dernier point est à gauche de la Mer de Glace, presque au sommet de lun des deux glaciers qui y aboutissent du même côté, formant avec elle, sous le versant nord du Mont-Blanc, un des plus hauts et des plus vastes carrefours de vallons que l'on puisse rencontrer dans la région des neiges.
L'un de ces glaciers est celui du Léchaud, au pied des Jorasses ; l'autre est le glacier du Talèfre, cirque énorme de rochers vêtus de blanc jusqu'à leur pied, où leur robe vient flotter sur une nappe de glace. Cette robe n'a d'autre parure qu'un petit bouquet de fleurs, fixé sur le haut du corsage, à près de neuf mille pieds au-dessus de la mer...,
C'est ce bouquet isolé qu'on nomme le Jardin.
Dès la première heure, et avant de quitter pour longtemps le sol brun et solide, oq. parvient à un défilé, qui sépare nettement le champ des promenades de la, région des aventures. Il s'agit de franchir une cloison de rochers presque à pic, sur une rainure qui n'a pas constamment la largeur d'une semelle. Légèrement appuyé de la main droite à la paroi, on se glisse en équilibre sur la tranche du mince feuillet qui la double; et tandis qu'un des deux pieds touche le sol, l'autre décrit
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son chemin dans le vide. C'est ce qu'ils appellent les Ponts; je ne saurais dire pourquoi. Au beau milieu de cet exercice, je m'arrêtai afin de respirer, ainsi que Ton fait parfois, au mélodrame, pour calmer la trop énergique émotion de la péripétie. Nous planions d'assez haut sur la Mer de Glace, où je finis par entrevoir certaines fourmis très-noires qui, un instant, me parurent immobiles : c'étaient probablement Siméon Dornheim et ses compagnons qui la traversaient. Enfin, nous abordâmes en amont ce fleuve aux, vagues pétrifiées ; mais pour monter sur les flots, il fallut tailler en échelons leurs volutes transparentes.
C'est là une traversée singulière, avec un trèslong bâton ferré pour gouvernail, et un guide pour pilote. Si l'on perdait l'un ou Tautre, on risquerait de ne pas revoir le port. L'usage de Yalpen-stock décrit à peu près cette navigation pédestre. On le fixe devant soi, pour sauter par-dessus les crevasses, ou pour enjamber les ruisseaux qui courent sur des rigoles de béril ou de turquoise ; derrière soi, comme un crampon, pour vous enrayer en dégringolant une pente en verre de Bohême ; quand la voûte est trop sonore pour être bien épaisse, on le tient transversalement des deux mains, avec une certaine force, afin quïl vous retienne sur l'abîme si le corps vient à s'engloutir. Faut-il grimper tout droit sur un talus glissant, le bâton devient un perchoir; il sert aussi de sonde, d'éclaireur, et plus souvent de point d'appui.
Rien n'est comparable i la solitude, au silence profond de ces immenûtés, où la lumière vous effraye de son morne éclata où le plus léger bruit vient de très-loin vous étonner, où les plus sombres granits, teintés encore par Teau qui ruisselle des neiges en fusion, se détachent en dair de la vie^ lente intensité d'un ciel monté jusqu'au bleu de rcH. Sous le double mirage de la hauteur incompréhensible des crêtes et de la lividité des plaines glacées, la n(ytion des distances s*évanouit : les accidents de ce sol sont si volumineux, qu'ils vous semblent proches et, que vous pensez discerner à quelques pas de menus détails, à des intervalles où le passage d'un corps d'armée vous échapperait. Plus vous montez, plus les cimes mesurées de {«^ès grandissent à vos yeux.
Deux merveilleux échantillons de ces architectures pyramidales, où le quartz rougeâtre, taillé en facettes, est encloisonné d'émaux, dorés par les lichens, et de niellures d'argent, ce a&nt : l'aiguille du Dru et TAiguille-Verte, avec leur cortège de clochetons aigus. Ces aiguilles, portées sur de hautes façades, sont des tours de cathédrales, surmontées comme celles de Chartres ou de Bayeux, de flèches dentelées, parfois à jour, ou butées de contre-forts aériens, avec d'inextricables fouillis d'ard)esques, et des revêtements multicolores formant des mosaïques. Or, l'aiguille du Dru, que Ton voit, de la base à la pointe, s'enlever ainsi sur le ciel dont elle perce l'azur, est [un monolithe gothique de trois