‹ La Haute SavoieChapitre 73 sur 150 · AUX ÉGRALETS DU COUVERCLE · texte numérisé non relu

AUX ÉGRALETS DU COUVERCLE

quête d'une pâture absente. Le long des moraines, remparts de boue édifiés par les glaciers, et plus noirs que les décoinbres exhumés d'un puits, on s'amuse à ramasser des fragments dé spath, de mica, de serpentine rousse dont la cassure est verte, et surtout des morceaux de cristal de rodie, le lis pur de cette floraison minérale.

Il nous restait, de la hauteur où nous étions élevés au-dessus du glacier, à escalader le contre-fort vertical de l'aiguille du Talèfre, passage qui rend si peu accessibles les abords du Jardin. Jusque-là nous avions gravi en zigzag, par une pente très-rude, d'étroites échahcrures qui ressemblent à un sentier; mais elles s'amincissent et cessent tout à coup, devant un roc vif que l'œil suit verticalement d'assez haut, jusqu'à une grande profondeur. « Voici la fin de nos peines, dit Balmat; nous arrivons aux égra^ kts du Couvercle. »

Je ne voyais ni couvercle, ni égrcUets ou degrés, et il m'était impossible de deviner une issue. Tandis que je la cherchais, Joachim Balmat se mit à grimper tout droit, comme un loir ou une belette, en disant : « Faites comme je ferai, et emboîtez mes pas I »

Il y avait, de distance en distance, quelques creux dans le roc, certaines tignasses d'herbe roussie, et des pierres saillantes engagées dans des ravines de terre. Mais comme il avait beaucoup neigé la nuit précédente, ces chevelures restaient à la main, et les cailloux ébranlés dans les alvéoles détrempées du terrain, roulaient sous le pied. Il y

eut un moment où je me vis, entre cid et teire, appuyé des pieds et des mains sur des étais si fragiles, qu'ils auraient cédé sans là répartition du poids. Reculer était impossible, avancer impraticable. Balmat chercha, au-dessus de ma tête, un point d'appui d'où il pût me tendre la bout tie ma perdie, que je saisis de la gauche, en m'enlevant en l'air, pour chercher plus haut d'autres points d'attache, où je restai cloué dans l'attitude d*un crucifix moliniste qui tournerait le dos. Pendant ce ten4)s-là, le guide fit une autre ascension, et allégea de rechef, en me glissant la perche, une pesanteur qu'il fallait, afin de ne pas l'entraîner lui-même, modérer par des contre-poids, en s'assurant avec célérité du degré de résistance de ces fragiles supports, auxquels je confiais tour à tour et mes mains et mes pieds. On devait même aviser deux ressources d'un même coup d'oeil; car la première manquât fréquemment.... Cette manœuvre délicate se renouvela six fois : elle comportait, entre les deux acteurs, une confiance absolue. Si Balmat avait glissé, j'étais perdu ; si un seul effort maladroit m'avait réduit à me suspendre exclusivement à la perche, nous roulions tous deux. Nous échangions les indications nécessaires, sur un ton si obstinément calme, que chacun de nous, évidemment, abusait l'autre sur sa propre anxiété. Ces sortes d'incidents exigent une certaine présence d'esprit. Quant au vertige, outre qu'on tourne le dos à rabime, on est trop occupé pour y songer.

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Dès que bous eûmes pris pied sur un talus âe lichen : « Avez-vous eu peur ? » démanck Balmat. Je lui montrai <}ue ïnes jambes ne tremblaient pas» « C'est bon, répondit-il, et vous pouvez passer par-i tout! Mais auriez- vous le courage de redescendre 1^

— Il le faudra bien I

— J'espère que non , repartit mon compagnon ; moi qui vous parle, je n'y voudrais repasser pour rien au monde ! Nous chercherons une issue nou'^ velle en traversant très-haut le glacier du Talèfre, pour retomber, en contournant celui de Léchaud^ au pied des Jorasses : c'est un chemin que M. de Sans* sure a pratiqué; nous saurons bien le retrouver. Mais, ce soir, en arrivant, j'avertirai le guide-chef qm le passage du Couvercle a été détruit par Forage, ou par une avalanche de pierres qui l'a rasé. Quelque» coups de pioche et de marteau le rétabliront. »

Cet épisode soulève une quesfâon que devrait ré^ soudre la sollicitude^ de l'administi^ation française. Il i»i£Srait de quelques coups de mine et d'un travail manuel peu coûteux,^ pour éloigner tout péril du passage des Ponts et de l'escalade du Couvercle, seuls obstacles dangereux à la magnifique excursion du Jardin. Sur les Ponts, une douzaine de crampons de fer bien scellés permettraient d'ajuster cinq ou six planches, avec une corde en guise die garde-fou ; au Couvercle, on n'aurait pas trente échelons à tailler.

Avant d'aborder le glacier du Talèfre, si bien dé*

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crit par Saussure, et à gauche duquel est situé le Jardin, où ce voyageur illustre n'a pu arriver, nous nous arrêtâmes sur une platé-forme très-haute, pour contempler cet étrange chaos. La Mer de Glace et la Vallée Blanche s'étalaient, encaissées et grisâtres, à d'étonnantes profondeurs, limitées à droite par les aiguilles de Gharmoz, pyramides énormes, couleur de bronze. Entre elles et les deux Jorasses, continuées par les masses de neige du Tacul, soutenues dans les airs sur un piédouche d*airain flanqué de campaniles plaqués d'argent^ s'élevait, creuse et en pente vallonnée, une formidable étendue de neiges éclatantes, juifqu'à la cime du Mont-Blanc, saisie de profil, et dont on reconnaissait sur la face postérieure, les longs contre-forts granitiques, tels qu'on les voit se succéder par rayons verticaux de la flèche du Dôme, à Milan. Ces entassements de neige éblouissante et diversement bouleversée, sont coupés des grandes *t)mbres bleues projetées par les montagnes : ces ombres s'énervent pourtant sous le contraste éclatant et assombri du ciel, qui a la profondeur mtense des nuits étoilées de l'Orient. Devant nous et à nos pieds, au fond de l'amphithéâtre découpé par le pied des Jorasses à la tête du glacier de Léchaud, rayonnait, comme un lingot d'argent au fond d'un creuset, le culot épais des neiges, versé des pentes inaccessibles, par un entonnoir posé sur deux parois verticales .d'un millier de mètres. Des campaniles de glace forment, dans ce troisième carrefour aérien,

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