‹ La Haute SavoieChapitre 74 sur 150 · CARREFOURS ET VALLÉES DE NEIGES · texte numérisé non relu

CARREFOURS ET VALLÉES DE NEIGES

des rondes bizarres, devant un cortège de campaniles en granit. Double file de spectres blancs et de spectres noirs, tombés du firmament....

Rien ne rappelle plus, ni ce que l'on a pu voir ailleurs, ni ce qu'aurait créé l'imagination dans ses visions les plus folles. L'énormité du spectacle, la distance où l'on est de la terre vivante, la multiplicité des sites inaccessibles; ces régions superposées où l'œil entraîne l'esprit, et qu'un pied humain n'a jamais foulées; la disparition des oiseaux et de tous les bruits ; l'éclat fulgurant de cette planète morte et la transparence idéale de l'air; cet isolement complet entre l'empyrée et l'arsenal.'des nuages, tout contribue à rendre solennelle et terrible la révélation de ce monde mystiérieux.

J'avais autour de moi, au-dessous de moi, les monstrueux approvisionnements de ces neiges qui , épongées par le vent du sud, se ruent sur les cités qu'elles renversent, sur les campagnes qu'elles submergent; faisant peser sur le Rhône la responsabilité des méfaits de l'Arve. Songeant aux échelles qu'il me faudrait redescendre, de ce point qui plonge de plus de mille pieds sur les neiges, avant de retrouver, bien plus bas encore, les premiers pâturages de l'altitude alpestre, je pensais, avec un dédain mêlé de je ne sais quel regret, à mes amis qui se prélassaient en ce moment sur les boulevards parisiens, à mon logis désert qui, plus d'une fois, m'avait paru perché bien haut....

Tourné vers cette cime du Mont-Blanc,^d6nt j'é-

274 LA HAUTE SATOn.

tais si proche, en mesurant les crtos et les plateaux vierges qui Ini forment on imposant cortège, je me disais aussi, qu'après six mille ans de civilisations successives, qui ont transformé les pays d*alentour, je contemplais cette oasis du monde primitif, telle que Dieu l'avait laissée avant de pétrir la race des hommes, qui avait attendu près de soixante siècles pour monter jusque-là.... Perdus au centre d'un territoire si disputé, ces vastes espaces que l'on découvre de cent lieues à la ronde, n'ont jamais eu de mattre; jamais ils n'ont vu la balle d'un marchand , la charrue d'un laboureur, ni le glaive d'un soldat !

Ce que les pâtres de Ghamonix appellent k Courtilj vieux mot français que Jardin traduit avec exactitude, c'est un ,rond de verdure, isolé au milieu des neiges, presque au sommet du glacier du Talèfre.

Dès qu'on a quitté, sur la gauche, le plan de ce glacier, on aperçoit, au revers du plus haut versant, ce bouquet d'herbe qui, vu les dimensions des objets environnants, fait l'effet d'une simple corbeille, et qui n'a pas moins de quatre cent cinquante pieds de diamètre. Son contour est arrondi en forme de cœur ; des amas de terre et de rochers l'encadrent d'une sorte de clôture, que le mouvement des glaces épaissit sur ses lisières.

EnseveU plus de dix mois par an, le Jardin ne reçoit, à chaque saison, que pendant une cinquantaine de jours les rayons du soleil, et il se hâte de les mettre à profit. Pour se préparer à cette vie

Page 1