FLORE DU JARDIN
éphémère, les plantes accomplissent un travail souterrain au profit de leurs racines, fortement développées de manière à fournir promptement une sève abondante. Une fois écloses, elles vont droit au but de leur reproduction : sans s'attarder à dérouler des feuillages autour de leur tige, elles lancent tout d'abord le bouton fécondant de leur fleur, ouverte le lendemain, et fanée à la hâte pour retomber en graine. Tout s'épanouit à la fois; le printemps se confond avec Tété pour ces éphémères qui n'auront pas d'automne.
La flore de ce microcosme végétal est toute particulière; car peu d'espèces peuvent exister au milieu des glaces, à 2778 mètres de hauteur. Aussi, cet herbier possède-t-il nombre de sujets qu'on ne trouve pas ailleurs : ceux-là même qui, comme l'arénaire à feuille dé serpolet, le gnaphalium, l'euphraise officinale, se rencontrent plus bas, apparaissent ici travestis et presque méconnaissables. Parmi les variétés alpestres, j'ai remarqué le saxifrage stellaire à fleurs roses, la cardamine, Tarnica-manmna, très-rabougri, et une autre plantule qui jette de menues étoiles d'or. Parmi les raretés hyperboréennes, j'ai reconnu la renoncule des glaciers, déjà défleurie, le silène acaulis, le géum montanumy la potentille dorée, le frêle épilobe alpin, beaucoup plus foncé que ses congénères ; un tussilage, une petite chrysanthème, la linaire, et la véronique alpestres. Quantité de ces fleurs, d'une très-forte nuance, étaient si petites et si
vives, qu'elles luisaient comme des pierreries taillées à facettes, sur ce tapis d'un vert jaunâtre et mourant.
Tout en glanant à travers ce musée végétal, en remplissant un livre de raretés botaniques, et mes poches de genepi, je grignotais une belle tranche de pain sec, tandis que Balmat déjeunait avec une philosophique lenteur. 11 me réservait la surprise d'une bouteille de ce vin de Saint-Jean, bourguignon savoyard qui mûrit aux environs de Montmélian. Nous le partageâmes avec cette égalité que sanctionne la communauté des périls: car, à ces distances de la société, deux êtres qui luttent de compagnie contre les forces de la nature, reconnaissent sans nulle opposition que les hommes sont frères, et j'avoue que, en ce moment, j'étais plus disposé à obéir qu'à commander.
Balmat n'accorda au repos que vingt minutes et je le suivis sans murmure. Nous avions un voyage à entreprendre pour éviter le passage du Couvercle, et nous y préludâmes en traversant très-haut le glacier du Talèfre, saupoudré de neige, ce qui obligeait mon guide à sonder devant nous le sol cristallin , avant de nous y confier. Le hasard, au reste, nous fournit un éclaireur inattendu ; c'était un lièvre blanc, que j'entrevis une seule fois, et qui, sur cet éclatant tapis, me parut jaunâtre. La précocité de son vêtement des frimas présageait un hiver long et rigoureux; l'événement n'a pas démenti cet horoscope. Nous avions, en quittant le
' l'abside du talèfre. 277
Jardin , avisé des pieds de chamois, et chose plus étrange, deux petits papillons fauves, voltigeant comme des âmes errantes sur les herbages du Courtil.
Au milieu du glacier, fleuve de près d'une lieue de large, qui débute sous les tentures de neige dont se revêt la base d'un gigantesque amphithéâtre de porphyre et de Paros , aux murailles cintrées, je m'arrêtai à contempler, sous un ciel presque noir, ce splendide couronnement des crêtes, illuminé d'un soleil radieux. Nous étions postés comme sous la nef d'une cathédrale monstrueuse, dont on aurait enlevé la voûte: devant nous, Tabside circulaire se dressait avec régularité, surmontée d'une légion symétrique de flèches, de campaniles, de clochetons en granit rouge, lancés en fusées contre le ciel qui silhouettait avec vigueur les pointes innombrables et dentelées de ce faisceau. Quand on descend plus bas, sur l'autre rive, la chute du glacier présente le cimetière au portique du temple ; car, avant de se précipiter, les blocs se redressent, s'entre-choquent et forment un lugubre amas de caissons, qui ressemblent à des cercueils debout, façonnés pour des géants et enveloppés de blancs linceuls.
Du sommet de la moraine en dos d'âne qui tombe presque à pic sur le glacier de Léchaud, nous dominions un bloc de calcaire vert, coiflé d'une sorte de tour; la pierre de Béranger, où le peintre Loppé s'est creusé une tanière. Si je .levais les yeux, je
découvrais, plus haut encore que l'abîme n'est profond, sous le dôme blanc du TacuU des quais aériens, dallés de glace et bordés de palais inaccessibles. Des tapis d'argent remplacent les pâturages ; les sapins sont changés en aiguilles de pierre, fourmillantes comme les arbres des forêts. Entre cette moraine et la muraille du Léchaud, fleurit à Tabri un autre Jardin ignoré, bien autrement fertile. J'y trouvai, comme dans une serre, de grandes plantes printanières : un tussilage énorme, et une grande gentiane à rameaux de pourpre, que je n*avais observée nulle part. Dès que, en avançant, on a dépassé cette paroi, qui cesse brusquement à gauche, on fait face à la grande Jorasse, d'assez haut pour dominer les neiges de la culée; vallon blanc sur lequel se dresse le gardien pétrifié de ce céleste désert, la colossale statue naturelle d'un moine en extase, les deux mains en croix sur sa poitrine.
Debout au bas de son aiguille, le Capucin du Tacvi présente de ce côté des draperies et un profil d'une stupéfiante vérité. Tout cet horizon, fermé jusqu'au dôme étroit du Mont-Blanc, inabordable et si proche, est surprenant de grandeur et de symétrie.
Devant ces cimes avec lesquelles on se voit face à face, que la vallée semble profonde! Et cette vallée, océan de glace, a des neiges pour prairies.... On pense à Ghamonix comme à une tiède bergerie sicilienne; et quand, enfin, après avoir tout redescendu à travers les neiges, on entre-