ENQUÊTE AUX BOSSONS
entreprise périlleuse, fatigante et rarement récompensée par des résultats dignes des efforts que ce voyage exige. D'ailleurs, quand on est sur ce piédestal, ses plans disparaissent sous l'étroite plateforme que l'on a gravie. Les Grands-Mulets, aux deux tiers du chemin, ouvrent d'immenses horizons sur le Jura, sur les plaines de la France, océan confus : ils dominent de trop haut un amas de pointes, que l'on peut contempler ailleurs, à moins de frais et sans danger. Mais rien ne remplace l'ascension du Brévent; celle du Jardin pour observer li'ntérieur de la chatne du Mont-Blanc; enfin, celle du Buet, qui découvre un panorama sur toutes les Alpes, de la Suisse allemande au Mont-Genis, et qui vous permet de suivre, jusqu'au Léman, les sinuosités* des plus riantes vallées de la haute Savoie.
Je tenais particulièrement à cette dernière ascension, la plus belle et la moins dangereuse de toutes les Alpes; mais l'expédition qui, ainsi qu'on le verra, réussit assez mal, fut retardée par une matinée de pluie, qui donna lieu à une autre aventure. Le temps s'étant levé après midi, nous eûmes la fantaisie de monter sur le glacier des Bossons, pour explorer le théâtre d'une récente découverte, qui avait fait un certain bruit.
Trois ans auparavant, le 15 août 1861, un guide avait ramassé sur le plan inférieur de ce glacier, deux crânes humains, des membres épars, des lambeaux d'étoffes, un chapeau et d'autres débris de l'équipement ordinaire des voyageurs. Quelques
mois après, on avait relevé de nouveaux restes, parmi lesquels, une main droite. C'était la seconde, rencontrée au même lieu.
On se souvint alors qu'en 1820, le vendredi 18 août, un savant d'origine russe, le docteur Hamel, accompagné du colonel Anderson et d'un autre Anglais, était parti avec douze guides pour tenter l'ascension du Mont-Blanc. Le mauvais temps ayant contraint cette caravane à séjourner aux Grands- Mulets, les guides se défiant de l'état de l'atmosphère , avaient signalé l'imprudence de persister. Hais, rudoyés et traités de lâches par le docteur Hamel, ils montèrent avec une héroïque soumission jusqu'au second escarpement des Rochers-Rouges, au delà duquel, confirmant leurs prévisions, une avalanche les éparpilla dans les neiges, et ^trois des guides furent abtmés dans la grande crevasse béante au pied de ces rochers.
U y a sept ans, le docte géologue anglais Forbès, qui a beaucoup étudié la marche des glaciers ainsi que leur force de propulsion pour se dégager des corps étrangers agglomérés à leurs cristaux, a prédit qu'au bout d'une quarantaine d'années, ces victimes enfouies à plus de huit mille pieds au-dessus des Bossons, reparaîtraient à sa base. Il ne se trompa que d'une douzaine de mois. Deux témoins de la catastrophe existaient encore; M. le commissaire spécial de Chamonix évoqua leur témoignage, dont il dressa un procès-verbal très-saisissant et des plus curieux; seul document authentique que Ton pos-