‹ La Haute SavoieChapitre 79 sur 150 · CATASTROPHE DE · texte numérisé non relu

CATASTROPHE DE

sède au sujet de cet événement : car le docteur Hamel resta muet, et ne reparut jamais dans le pays. C'est à l'endroit même où avaient surgi ces malheureux restes, que je me rendis, le 7 septembre, accompagné de Siméon et de M. le com^ missaire spécial^ sous la conduite de mon guide, Joachim Balmat.

Cette portion du glacier, qui en termine le plan, n'est pas très-large ; elle descend entre deux forêts de sapins, qui font ressortir d'un vif éclat la blancheur azurée de ce dallage de glace, ruisselant, coupé de fissures aux parois glauques et diaphanes, parsemé de flaques limpides qui remplissent des cuves d'aigue-marine, et hérissé de blocs transparents. La Mer de Glace ne se montre nulle part si éblouissante de pureté. Çà et là, pour expulser une branche morte ou un caillou, la glace fondue forme de ces poches profondes que l'on nomme des sacs; ils sont pleins d'eau et on risque fort d'y enfoncer une jambe*

Tout à coup, au milieu de la nappe, je me vis environné d'une quantité de balayures noires dont la glace était mouchetée. Tandis que je ramassais des tessons de bouteille, des mailles de bas de laine, une poche de gilet, un morceau de bretelle et quelques cheveux épars, M. le commissaire recueillait un de ces voiles de gaze verte qu'on oppose à la réflexion des neiges: il était entier, taché de sang, et muni de son ruban d'attache. Nous relevâmes aussi la moitié d'une lanterne; Siméon, un sac de

voyage, du linge, des bouts de corde, et M. de C***, notre commissaire, les vestiges d'un chapeau de paille, une semelle de cuir, un fragment de guêtre avec un bouton de cuivre estampé, ainsi qu'une aile et une cuisse de pigeon, munies de leur chair et de leur plumage.

Cette perquisition devait amener d'autres résultats : Joachim m'ayant appelé, me désigna, sans mot dire,wn sac assez profond, ouvert dans le névé, pareil à une large manche de satin bleu pâle, et j'en vis sortir une main tendue, comme pour être saisie, attenante à un bras enfoncé dans la glace. Cette main était blanche de peau, les ongles étaient restés roses ; le mouvement des doigts, allongés sans effort, semblait concorder avec le sentiment d'une aspiration suprême à la lumière du jour. Mais ce n'était là qu'une apparence : ce bras, cette main n'avaient plus de corps, et dès qu'ils furent tirés de leur tombeau glacé, les chairs se fanèrent, les ongles reprirent la mate opacité de l'albâtre.... C'était la troisième main droite que l'on retrouvait ; elle dissipait toute incertitude sur l'identité des victimes de 1820; elle prouvait que les trois malheureux guides avaient été inhumés ensemble dans la même crevasse, aujond de ce glacier qui, pendant quarante et un ans, a dispersé leurs membres mutilés. VA^ beille de Chamonix, les journaux de Pariç et de Londres, ontrçndu compte, peu de jours après, de cet épisode final d'un événement dont le souvenir n'est pas effacé.

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