UN MARU6E ROMPU (NOUVELLE
elle, de résolution et de courage. On part ; il marche impatient de rivaliaer avec les chamois^ et bientôt la caravane parvient au sommet de la ravine escarpée , que surmonte la paroi verticale du Fauteuil.
Là, déception imprévue! notre héros, en mesurant l'abîme, sent son cœur battre et ses jambes flageoler ; la sueur au front, le corps attiré par le précipice, il entrevoit des ronds jaunes dans le ciel et des ronds bleus au fond des vallées. C'est en vain qu'il essaye de lutter contre le vertige; ses doigts crispés s'attachent aux roches : il lui est impossible de faire un pas. Ses compagnons^ qu'il avait stimulés en chemin, la vaillante amazone dont la présence excitait leur ardeur, achèvent bravement l'entreprise, et chacun regagne la vallée de Thônes, où une société nombreuse était venue audevant des triomphateurs. Triste moment pour le pauvre touriste qui reparaissait devant sa fiancée avec la confusion d'une défaite! Elle le revoit abattu, balbutiant, et l'héroïne de la compagnie — ces guerrières savent lancer un dard — prit soin d'épargner au vaincu l'effort d'un récit déplorable.
Les jours suivants, le jeune homme, qui au fond était brave, se montra morose, susceptible, ombrageux. « Je vous avais tant prié de me sacrifier cette fantaisie! » lui répétait avec chagrin la jeune fille.
Même en paraissant l'oublier, elle laissait deviner qu'elle y pensait constamment, et c'est en vain qu'elle s'efibrçait de ranimer un sentiment dont l'objet avait perdu son prestige. Bientôt 4 une con-
trainte mutuelle dégénéra en froideur ; cette illusion perdue en entraîna d'autres : le fiancé n'était plus qu'un honnête garçon; l'amant avait cessé d'être un héros. Il se plaignit avec timidité, on le consola du bout des lèvres ; il parla de s'éloigner, et il fut faiblement retenu....
« Je ne voudrais pas pour un empire, s'écria Siméon sans attendre la fin du récit, qu'une semblable aventure me fût arrivée I Se prendre de querelle avec la Toumette et l'aller trouver si haut avec des témoins, pour lui faire des excuses.... Non! pour tenter ces sortes d'aventures, il faut être plus sûr de soi ; car la présomption, qui prête à rire, peut causer à autrui de grands embarras. Si je vous avais accompagné au Jardin, selon toute apparence, j'aurais reculé; vous ne pouviez me laisser là, et votre partie était manquée. Aujourd'hui, le Buet m'inquiète, et je l'avoue tout bonnement : vous le gravirez sans moi. On est fort bien ici; ce vallon me plaît, j'y veux rester quelques jours encore. Nous nous retrouverons, selon les circonstances, à Taninges dans la vallée de Sixt, ou à Ëvian sur le lac. Du reste, je vous écrirai. »
Il fallut accepter cette séparation. Je ne, renonçai pas à la campagne du Buet dont Je ne pouvais me dispenser, et je fus assez surpris que mon compagnon prolongeât son séjour à Ghamonix. Au surplus, je n'eus pas le temps de le questionner : Balmat frappait à la porte ; il était plus de midi ; le char qui devait nous conduire jusqu'à Argen-