‹ La Haute SavoieChapitre 83 sur 150 · DÉPART FOUR LE MONT BUET · texte numérisé non relu

DÉPART FOUR LE MONT BUET

çais les rochers en auvent de la Barme rousse ; puis, au pied de la Tête Noire, la route en corniche qui plonge à pic sur un double ravin de pâturages et de forêts ; je retrouvais l'accent sonore de nos Yoix sous la roche percée.,.. La cime fantasque du Bel- Oiseau, le Moveran, le^ dent de Morclefii, apparaissant çà et là, mouvementaient rencaissement de ce paysage déjà suisse o{i, plus loin et plus bas, le chemin, par les bois sombres encensés du parfum des résines, est remblayé de branches de sapins ou de litières de hêtres, comme aux combes fraîches de roberland. Et ce chalet transparent de la Tête Noire, qui bat des ailes sur Teau sautillante et rieuse, et le dtner primitif ^e nous y trouvâmes, assaisonné de gros propos et de visages épanouis.,.. 0 tristesse des plaisirs passés I que la pierreuse Arabie du val de Bérard me semblait maintenant fatigante à gravir 1 , . ,

Je rejoignis pourtant le pacifique JToachim Balmat| et comme je me détournais une dernière fois sur ce vallon, que probablement je ne verrai plus, une apparition de mauvais augure me donna l'explication de ma torpeur et de ma détresse instincr tive. Au-dessus de la Forclaz et au milieu d'un ciel d'azur, nageait, avec une extrême lenteur, un trèspetit nuage rose ayant la forme d'un poisson, Bal-^ mat, silencieux, le lorgnait à la dérobée. « Un beau temps, ^monsieur ? ?» s'écria-t-il en me voyant se? couer la tête. A quoi je répondis : « Nous ferions prudemment si nous battions en retraitQf

— Le nuage est si petit 1

— C'est un poisson.... quand on en voit de cette espèce, l'eau n'est pas loin.

— Le beau temps est bien établi ; l'orage n'est pas formé ; la soirée raccommodera tout ! »

On poursuivit donc, mais de mon côté la sécurité était perdue: ce petit poisson aérien, c'était, je ne l'avais que trop pressenti, le drame des tourmentes, qui se glissait sournoisement dans l'idylle du pèlerinage.

Vers quatre heures, on atteignit, sous les détonations d'un torrent invisible, un chalet qui semble plaqué contre le roc et qui en est séparé par une coupure profonde. Là, entre deux feuillets rapprochés de la montagne, on descend, dans une livide obscurité, une centaine de degrés rapides, qui aboutissent à un pont de bois, dressé sous le portique bas d'une grotte, d'où Ton domine une chute d'eau de deux cent vingt-cinq pieds de hauteur. Si l'on se place au-dessous de la nappe, c'est un voile étendu qui laisse filtrer une lueur sous-marine ; du dehors c'est une queue de cheval, prise entre deux murailles d'une insondable profondeur. Le Saut du Bérard entraîne si violemment la colonne d'air dans sa chute, qu'il faut se cramponner pour ne pas être emporté par cette trombe de vent. Je me hâtai de quitter ce tartare humide, où l'on reàpire un froid mortel, et de remonter sur la terre, qui me parut une étuve.

Une demi-heure plus loin, le ciel, toujours serein, était peuplé de trois ou quatre poissons blancs qui

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