TEMPÊTE. — LA. PIERRE A BÉRARD
cherchaient à se rejoindre : le soleil régnait radieux sur les crêtes ; mais le jour avait baissé d'une manière inexplicable. « Il pleuvra d'ici à deux heures ; » dis-je à Balmat. Mais nous étions bien loin d'Argentière ; il était trop tard pour rebrousser chemin, et le plus sage parti était de monter jusqu'à la pierre à Bérard, où nous devions passer la nuit.
Les deux vallons successifs par où l'on grimpe pour se rendre à cette étape du Buet sont, à proprement parler, de vastes cascatelles de rochers flanquées de ravins, limités de droite et de gauche par les monts de Lognia et le revers sinistre des Aiguilles-Rouges. Les crêtes de Salenton ferment en amphithéâtre, à une grande hauteur, cette pente de plus en plus rapide et qui, de ses derniers gradins, fait pleuvoir chaque année des avalanches de pierres.
Le ciel opaque tamisait sur cette scène désolée une lueur terne, lorsque, dépassant le mont Oreb, nous aperçûmes, au milieu d'un amas de décombres, le cube énorme de granit veiné que l'on appelle la pierre à Bérard. Ce bloc est assez solide pour que les avalanches s'y brisent, assez haut pour les détourner, et sa chute sur ce plan rapide, où il s'est enraciné, a permis d'adosser sous son abri une cabane. On est heureux encore, si près des neiges, à plus de huit mille pieds de hauteur, de trouver cette austère hospitalité.
La chaleur était lourde, l'œil suivait du haut en bas, à d'énormes distances, entre deux remparts
de rochers, tapissés à leur base de tristes mélèzes» l'interminable couloir que nous avions monté : cette vallée, ses contre-^forts, les plateaux abaissés qui la barraient au fond, le ciel même, tout était gris et blafard. Seulement, entre les nuages et la terre en deuil, on voyait resplendir, comme des dômes ou des pyramides de vermeil et d'argent, les sommets neigeux du Saint-Bernard, puis du Saint-Gothard, de la Gemmi biscornue, du Finsteraarhorn, de la Jungfrau : toute une lumineuse et flamboyante apparition de TOberland. Quand les vapeurs eurent effacé ce mirage, cette journée ra-^ dieuse et si brusquement éclipsée me fit tout à coup l'effet d'un* songe , et je crus rentrer dans l'obscure geôle de l'hiver. Presque aussitôt, la pluie zébra l'horizon, ruissela sur la cabane et j'eus encore le temps, en commençant sur ce désert alpestre une longue captivité, de distinguer le cercle de neige où l'ondée m'emprisonnait.
Pour occuper les premiers instants, j'explorai ce cachot, ouvert à tous les vents, et d'où l'on ne pouvait plus sortir. Afin d'en établir les fragiles parois, on a mis à profit les parcimonieux secours de la nature. Une roche excavée, fermée par quatre planches accolées à une porte basse, permet d'y retirer quelques moutons, et une couple de mulets qui ne pourraient s'aventurer plus haut. Contre un autre bloc, on a plaqué une sorte d'échoppe en bois, meublée d'un lit et de deux chaises. Le corps de logis principal, accosté à la plus large face, et