‹ La Haute SavoieChapitre 86 sur 150 · SOUVENIRS DE CAPTIVITÉ · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE CAPTIVITÉ

dit, et non pas notre hôtesse ; car, à la fin de ce jour sans crépuscule, un vieux berger boiteux, sautillant à Taide d'un bâton, était venu se réfugier à la pierre à Bérard, où il est chargé d'apporter périodiquement de Valorsine la provende d'un ermitage où, cette fois, il entra les mains vides. Il s'y trouva détenu comme nous, et nous l'avons quitté ensemble.

Après avoir terminé, le plus longuement possible, un repas d'anachorète, je me mis à réfléchir, le coude sur la table et le front dans ma main, tout en écoutant la pluie grésiller dans la cabane , et le bruit du vent, mêlé à celui des cascades que l'orage avait improvisées autour de cet abri. Le temps était gâté pour plusieurs jours sans doute : qu'allais-je devenir dans cette bicoque, où déjà le froid me pénétrait, où l'humidité imprégnée à mes vêtements les collait sur mon corps, où je n'avais aucun moyen de m'occuper ; car ayant dû envoyer par un autre chemin mes bagages dans la vallée de Sixt, je n'avais gardé ni livres ni papiers et, sauf les objets de toilette les plus indispensables, je ne possédais que la défroque trop légère sous laquelle je grelottais ! Avant de me mettre au lit, je fis une visite à la cuisine où, sur une chaise boiteuse et un banc mal équilibré, mon guide, la servante et le berger sommeillaient autour d'un petit poêle de fonte, à la faible clarté d'une lampe de fer. Une colonne de fumée s'échappait par la porte béante, et le froid entrait saniâ obstacle, avec la pluie.

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On me fit place, et le pfttre^ qui avait de grands traits, avec des yeux renfoncés et questionneurs^ me conta que, par les mauvais temps, certains touristes avaient peur, la nuit, à la pierre à Bérard; il ajouta qu'on y était isolé de tout secours, que rien n'était solidement clos, qu'un voyageur y disparaîtrait sans laisser de trace et, après ce prélude habile, il se mit à narrer des histoires de voleurs et de brigands, très-bien mises en scène. Je ne sais trop s*il s'amusait à m*éprouver ; mais j'admirais en lui ce talent naturel des conteurs montagnards : un romancier n'eût pas plus adroitement composé ses récits pour faire impression I Je pris la parole à mon tour, et je leur accommodai de si formidables légendes, je les accentuai, je les mimai de telle sorte, qu'ils furent se coucher terrifiés*

Mon lit était trempé d'une humidité profonde et glacée : chargé de couvermres épaisses, j*eus beaucoup de peine à réchaufier ce bain de vapeur, et à m'endormir sous Técluse qui retentissait le long du toit« Sommeil souvent interrompu, du reste ; car le moindre mouvement de mes compagnons, à mes côtés ou sur ma tête, faisait retentir cette boite sonore. J'écoutais alors l'orchestre diluvien de la montagne, d'où se détachaient des thèmes de mélopée imitative : notes éoliennes des gouttes d'eau tombant des plafonds sur les lagunes de l'appartement, roulements de chars imités par les courants ; glas confus de diverses cloches, simulés par les tourbillons croisés des vents, qui me jetaient à l'ô-*

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reille» par bonds successifs^ les bruits de plusieurs cascades, accordés à des tonalités différentes.... Ces volées de cloches en branle, une foule d'autres sons, tout aussi fantastiques, éveillant des sou^nirs distincts, se transformaient en visibles perspectives^ et me donnaient des spectacles où j'assistais^ sans trop regretter ces intermèdes d'insomnie. Je me sentais à d'énormes distances du monde habité^ qui m'apparaissait comme dans un rêve ; la singularité d'une si subite séquestration n'était pas sans charme; l'incertitude de sa durée et du dénoûment de Ysl^ venture piquait ma curiosité ; je redisais avec Vir^ gile qu'il serait doux de la raconter un jour.

Avec quelle cuf iosité n'avais-je pas lu bien souvent certains récits, de voyageurs oubliés dans une fie, flottant à l'abandon sur une quille tronçonnée, campés dans les steppes, ou blottis sous un roc au milieu des régions polaires I Si la captivité forcée d'un flâneur perdu dans les Alpes, au-dessus des régions habitables, et aux prises avec la tempête, offre de moindres périls, elle n'est pas moins absolue. La mise en scène est tout aussi formidable ; l'homme subit également la tyrannie des forces déchaînées de la nature. Qu'aurais-je trouvé de plus aux neiges du Thibet, ou sur la chaîne des Cordillères?...

Ces idées fci'avaient si bien bercé, que voyaot à mon réveil le ciel gris et mes vitres arborisées de glace, je me secouai gaiement de mon grabat, qui fumait de la tête aux pieds comme la couverture d'un

four à chaux. Je repris mes habits tressuants et j'allai sur le seuil de la cabane, décoré, en guise de frise, d'une girandole de stalactites cristallines, alignées sousila toiture. La pierreuse et vaste ravine au milieu de laquelle est arrêtée en équilibre la pierre à Bérard, n'était plus qu'un torrent ; ce tissu mouvant d'eau bourbeuse et de rocailles roulait avec une telle rapidité, que la montagne paraissait descendre. A droite, à gauche, des colonnades de cascades portaient les nuages qui dérobaient les cimes. Le regard plongeait à une surprenante profondeur le long des pentes submergées, au bas desquelles surgissaient, ainsi que d'un cratère fumeux, d'épais brouillards qui, se renouvelant sans cesse, montaient tout droit, jusqu'à une élévation où ils s'enfuyaient, repliés par le vent d'ouest. Parmi les nappes inférieures de ce fleuve en rumeur, on distinguait de loin des fétus qui étaient des sapins emportés. Mes hôtes regardaient consternés ; ma bonne humeur les étonna beaucoup.

Après le déjeuner, le berger m'apprit que la pierre à Bérard avait été primitivement une cabane pour abriter quelques troupeaux, près d'une source où on les menait boire ; de là, suivant lui, ce nom de pierre à Beyra, traduction patoise du verbe boire. Balmat tenait par une autre étymologie, fondée sur le mot bérard, qui signifie berger. La servante, qui se nommait Philomène, me conta que, l'année précédente, le plafond de la chambre où j'avais couché s'étant écroulé, deux bons curés de campa-

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gne, logés à la soupente, étaient tombés sur le lit du rez-de-chaussée, occupé en ce moment-là par les filles d'un clergyman, non moins effaroucliées de cette invasion que ces pauvres abbés qui, ne pouvant se dépêtrer, se confondaient en excuses.

Vers midi, nous entrevîmes, dans une percée de brouillards, une échappée du plateau supérieur des Jours, Ilot perpendiculaire avec un village au milieu. Il fait partie du Valais suisse, et de la commune de Marligny où se trouve la paroisse. Si, dans ce hameau élevé, il survient un décès, on attache le mort ' aux quatre membres sur une claie en branches de pins, on Tétrangle avec une corde pour qu'il ne puisse rien rejeter par les lèvres, et on le fait rouler, comme une bûche, du haut en bas de la montagne, au pied de laquelle on le ramasse pour le conduire à l'église. Cette coutume helvétique fait horreur aux pieux enfants de notre Savoie. Dans ces cantons du département, quand une famille prend le deuil, elle associe les troupeaux à sa tristesse, en enlevant aux vaches les clochettes qui sont le joyau bruyant de leurs colliers. Sur cette frontière valaisanne, les troupeaux sont sous le patronage de saint Théodule, qui contraignit le diable à lui rapporter de Rome, pardessus les Alpes, une cloche bénite. Le berger me conta de belles histoires sur les mœurs du bétail et de leurs pasteurs ; sur les vaches maîtresses qui, si on les dépouille de la grosse cloche, insigne de leur dignité, dépérissent et meurent de honte ; sur les botes qui, perdant pied au revers des pâturages

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glissants^ cessent de se débattre, ferment les yeux et se laissent couler sur le venU*e au lond des précipices ; sur la bovine aristocratie des sonnailUèreSy guides impérieux et eûrs des escouades de l'armée ruminante V...

La journée^ étendant, me paraissait longue, dans œtte prison désoeuvréedontonnepouvaii sertir. Profitant d'une éclairde, le berger, armé d'une longue espingoie, s'était mis à l'affût d'ube miu:motte, avec l'espoir d'adoucir par ce gibier de f^itaisié l'ascétisme de no^re-collation. Balmat distribuait les heures par séances de sonmieil ; Philomène, accou* tumée à ce*te vie rechise> ccrtisait son trousseau avec la séWnîté d'une îirâne. Je fis comme elle, et ^^^e* nant une aiguille, Je me mis à raccommoder mes hard€tt. Mais, avant midi, ma journée était finie et j'errais grelottant de chambre en chambre, lorsque je trouvai dans une armoire un peu d'encre sècbe^ et une feuille de papier mouillée* Je séchai le papier, j'humectai l'encre et je griffonnai une longue lettre, en me demandant où et quand je la jetl^ai* à la poste. Le soir venu, la pluie redoubla et la fraîcheur aussi ; mais le souffle de la tempête devint si impétueux, que je tremblais pour notre frêle asile*

A la veillée, j'organisai un rout dans la cuinne, où l'on comptait percer une cheminée.... l'année prochaine : en attendant, la porte ouverte en tenait lieu. Ranimés par ma gaieté^ un peu forcée, je l'avmie, apprivoisés pio* la £aK^ilité avec laquelle je semblais pr^Eidre mon j^ti et me contenter de leurs

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faibles ressources, ces bourgs gens me firent quelques questions sur la France, qu'ils aiment sans la connaître^ et sur le train du monde, dont ils ne savent rien* Je ne vis onques auditoire plus avide, ni plus ravi d'^outer . Mon guide avait^ur son livret le Bom 4e mon ami Yandal, qu'il avait récemment escorté, et je lui expliquai en quoi un directeur général des postes diffère d'un buraliste cantonal* Ces démonstrations s'étant étayées sur des exemples historiques, le xécit de l'évasion de M. de la Valette/ en 1815, obtint un succès d'enthousiasme. Je Unis par m'amuser de tant de récits qui causaient de m vils plcûsirs. « Jamais je n'ai été si contente^ s'écriait Philomène ; je n'oublierai rien, «t cet hiver^ j'en aurai à conter pour toutes nos veillées. » Il était plus de miauit quand, à demi aveuglés de fumée > le dos transi et les tibias grillés, nous regagnâmes nos tombeaux respectifs, et nos suaires humides.

Pendant la nuit, il me sembla que des voix gé^ missaientau loin, mêlées à ce glas des cloches, phis distinct, mais plus affaibti ; je percevais aussi la berceuse monotone de l'Océan. Deux de mes vitres étaient cassées : sur le matin, la vivacité du froid me réveilla et, à l'aube, je me vis entouré de neige : elle tombait encore en fine poussière» Le ciel, d'un gris uniforme, n'avait plus qu'un seul plan ; l'horizon était limité à trois cents pas par la brume. Bientôt, une bise transversale venant à souffler derrière nous du col de Salenton, usa . l'épaisseur des nuées et ouvrit dans leurs vapeurs

une trouée cylindrique jusqu'aux combes de Valorsine.

Alors apparut une blême lueur du soleil, tirant du néant sur la gauche les pans de Lognia, et sur la droite, les arcs-boutants des Aiguilles-Rouges. Un double arc-en-ciel échafauda son cintre d'opale sur ces deux pilastres, formant avec eux un immense portique, d'architecture, continué par une voûte sombre qui surmontait plusieurs lieues de degrés, au bas desquels se dessinaient bleuâtres, tels que des bosquets élyséens, les prés-bois de Valorsine.... C'était comme un pont-couvert pour descendre d'un monde à l'autre. Puis un coup de vent éteignit cette vision, la neige se reprit à papillonner, et tout se noya sous des torrents de pluie. Mes compagnons avaient probablement accueilli des espérances, car je les vis atterrés. Quant à moi, livré à une pénible torpeur, désintéressé de tout, je ne formais plus aucun projet ; je ne pensais à rien. Comment cette journée d'inaction absolue a-t-elle pu finir? Je me souviens qu'elle me parut éternelle et, chose étrange ! ma mémoire n'en a gardé aucune impression distincte.

Après une troisième nuit qui s'écoula dans un funèbre silence, car le vent s'était essoufflé et les ruisseaux se taisaient, gelés dans leur course, il tomba du verglas, et je me rappelai, au cœur de cet hiver, que, trois jours auparavant, j'avais laissé juillet en fleurs dans la vallée....

A sept heures du matin, le soleil ayant mis en

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lambeaux les nuages, quelques étoiles, promptement dissoutes dans Téther bleu, apparurent en plein jour à mes regards étonnés : le vent du nord poursuivait les nuées en déroute. Joachim Balmat, qui entra tout à coup, donna bruyamment le signal du départ.

Soudain tout s'anime et le chalet ressuscite! Pendant qu'on s'équipe à la hâte, Philomène improvise un déjeuner, qu'elle illustre d'une tranche de jambon, prudemment réservée pour ce moment si désiré. Enfin, après soixante et deux heures de réclusion dans cette Sibérie, escortés du berger, obstiné à endormir une marmotte rebelle, nous commençons, par un temps douteux, partagés entre la crainte et l'espoir, à gravir le col de Salenton,' marchepied de la Mortine du Buet, étroit plateau de neige isolé dans les airs, et qui n'est inférieur que de dix-sept cents mètres à la cime du Mont-Blanc/

Il restait plus de deux mille pieds à franchir, et comme, au-dessus de nous, les dents aiguës des montagnes mordaient les nuages, nous pressions le pas afin de profiter d'une, éclaircie. Mais la bise ne pouvait venir à bout de cette cohue de brouillards , qu'elle pourchassait avec . une incroyable vitesse et qui rebondissaient sur les roches. Les vallons étaient trop mouillés, le soleil écumait trop d'humidité sur les plateaux, pour que l'horizon se dépouillât dès le premier jour. Il aurait été plus sage de redescendre à la pierre à Bérard et d'y garder les arrêts vingt-quatre heures encore. Je le proposai, j'insistai même : Joachim s'obstina à

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riscfuer Tascension ; j*eus le tort de céder et no«s feillîmes payer chèrement cette faiblesse.

Au col de Salenton, où le berger nous quitta pour redescendre sur Sixt, nous contemplâmes à nos pieds la mélancolique vallée de Koza, profonde, enclose de toutes parts, dont l'accès semble interdit par des er iques énormes, et dont les hameaux groupés se Féduisaient pour nous aux proportions de petits tas de pierres, presque imperceptibles. A gauche se redresse le col d'Anteme. Un bon chemin à mulets, dont on m'indiqua le tracé, ctoit prochainement donner la vie à ces contrées perdues» et mettre Sixt en ccmamunication directe avec Chamonix, en passant sur le revers du Brévent. Bienfait inapprédable pour les deux communes, cette route ouvre aux touristes des horizons inconnus; car ' l'accès le plus curieux, le plus imprévu du Mont- Blanc, leur sera offert par la vallée du Gififre, le Buet, le col d'Anteme et le Brévent, d'où ils planeront fubitement sur Ghamonix.

Tandis que nous traversions le glacier très-îneliné du Salenton, strié de crevasses masquées par les neiges des jours précédents, car il ne pleut presque jamais à cette hauteur, je me réjouissais de fouler, après tant de jours passés à ne voir que de l'eau et des pierres, une mosaïque de cristaux.

Là, tout à coup, les nuées s'écartent derrière

nos pas et, de l'ombre où nous étions encore plon-

* gés, nous découvrons les sommets gigantesques du

Mont-Blanc, éclatants d'une lumière pure, découpée

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sur des ombrer bleue& d'une extrdfiie f^nm^tL Les projections des pics sur les plateaux supérieurs y mesuraient de vastes étendues. A cette élévation, où les raccourcis dispararssrat, les somineta qui, d'en bas, s*amincisseBt en pyramide, Eie s^B^bk^t, contemplés presque de niveau, aussi Srpacieux que leurst bases. Cette apparition ne tarda pas à s'é- (dipser, et nous reconnXunes deyaiiit nous la Mortine du Bue^, d'un blanc trèa-mat« qui, comm^ une lai^e {aux d'argent» eouj^ait en deux les nuages.

Nous avions dépassé la pierre au Chç,ntre^ ainsi «oçamée e» mémoire de Bourrit, qui s'y reposa en 17Ç5, avec de hWj lors de la preniière ascension que l'on ait faite au Buet, et nous marchions depuis près de quatre heures , lorsque nous atteignîpies une guérite construite en mur sec, avec des dalles d'ardoise, et pompeusement appelée k châteavrPicmy en l'honneur du savant qui fit là-haut, peu d'années après, une seconde expédition. De ce point jusqu*au flOimmet, il ne reste pas plus de six cents pas à faire, sur un plateau de neige presque horizontal.

Nous nous assîmes w instant, pour attendre que les brouillards eussent fini de défiler, ©es glaçons pendaient aux angles des pierres, n^on mouchoir humide gelait dans ma poche , le vaile vert qui me préservait de réblouissement des neiges, avait condensé en glaçons la vapeur échappée de mea lèvres ; des diamants s'étaient cristallisés dans nia barbe. Tout dénonçait une iVoidm^e de 9?pt ^ huit degrés pour le çdoins : aussi dut-on» ^laQs attendre l'éclair-

cie tant souhaitée, gagner au petit pas le milieu de la Mortine.

Amoncelés et secoués par une impitoyable tourmente , les brouillards se déchaînaient contre nos flancs par ondulations perceptibles et redoublées : sur nos têtes, le ciel était presque bleu, tant la couche avait peu d'épaisseuç. Mes tempes bourdonnaient ; le cœur entraîné par ce mouvement désordonné du vent et des nuages, je croyais que le sol tournoyait sous mes pas. Quant à Joachim, il se sentait glacé, et je commençai à craindre pour lui le sommeil des neiges que, bien vainement, il redoutait pour moi. A quelques, pas, la plate-forme finit d'un côté par des précipices , par des versants crevassés, et de l'autre, brusquement à pic, par un mur de glace de près d'un millier de mètres. Ce bord n'est pas solide; il faut se tenir à distance. De là, nos yeux planaient sur un chaos informe et insondable de roches roulées parmi des vapeurs.

Tout à coup cette arête du Buet se dissout dans la brume ; la lumière baisse ; je regarde autour de moi, et je ne distingue plus rien. Balmat, à qui je parle, a disparu; je ne vois même plus la neige, sur laquelle je trépigne. Presque aussitôt mon guide se dessine, tout contre moi, blanc comme un spectre sur CB fond gris : nous étions couverts d'une neige impalpable, qui poudroyait serrée dans le brouillard. Peu à peu, cette mousse de neige et de vapeur, pénétrée par le soleil, blanchit sans s'éclaircir, et le fantffme de Balmat y est de nouveau dissous.

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