AVENIR ET PASSÉ DU PAYS
merle ; plus loin, les cols de Couz et de la Golaise pour gagner le Valais; celui de Joux-Plane, qui redescend sur Morzine en Chablais, et divers autres passages qui relient Sanioëns, avec Passy, avec Magland et les montagnes de TArache, suffiraient et au delà pour occuper de belles et longues journées. On y rencontrerait les ombrages des forêts primitives, sous les hêtres, sous les sapins énormes des forêts de Suet, de Fréterole et de Joux-Plane. Dès qu'on commence à gravir les pentes adoucies des coteaux, les arbres déployés et la terre en fleur reprennent la fraîcheur et la poésie des solitudes alpestres.
Remarquons aussi que, par ses souvenirs , par l'originalité et l'âge de ses édifices, le bourg, dont les rues fourniraient de piquants sujets de tableaux, est tout à fait digne de donner son nom à ce pays trop peu visité. Au milieu de la ville s'élève l'ancien château de la Tour, résidence des seigneurs de Gex, barons de saint Christophe : les vastes toitures qui le coiffent rustiqueraent sont posées sur des murailles féodales. D'autres habitations, à l'entour, gothiques par la base, se terminent en chalets vers les toits ; le chaume couronne des encorbellements historiés : les maisons nobles sont devenues bergères.
Ce mandement, du domaine des princes de Savoie apanages du Paucigny, fut érigé en marquisat par Victor-Amédée II, en 1699; mais, dès Tannée 1739, les bourgeois de Samoëns s'affranchirent de
toute redevance féodale, en remboursant au marquis les sommes qu'il avait versées au Trésor. Trente-neuf ans auparavant^ Sallanches avait donné cet exemplev, unique jusque-là. Samoëens, jadis plus considérable, car on y exhume les débris d'une enceinte fortifiée, se souvint aussi de ses privilèges séculaires, confirmés en 1438 par Amédée VIII, et cette ville sut» au profit de son indépendance, user de ses richesses. Elles sont considérables encore; car les forêts de la commune valent plus d'un million, et les vastes pâtures qu'elle a reçues en emphytéose, au quinzième siècle, sont d'un rapport très-productif. Aussi Samoëns a-t-il donné un certain aspect à ses constructions publiques, et lancé sur le. GifTre un très-beau pont couvert qui, rappelant ceux du canton de Zurich, contribue à accentuer la physionomie helvétienne de cet heureux territoire.
J'ai peine à admettre, avec Grillet, que la vallée si abordable et si bien tracée de Samoëns n'ait été peuplée qu'au cinquième siècle, et par les Vandales qui, suivant Paul Orose, auraient été qualifiés de Burgondes à raison des bourgs nombreux qu'ils ont créés. Outre que la Savoie était assez connue au milieu du quatrième siècle, où Ammien-Marcellin la dénomme Sapaudia, le nom de Samoëns, S^H-montium^ si Tétymologie est vraie (on peut toujours en douter), sentirait son origine romaine. Les sept monts qui concourent à cette désignation poétique de la vallée sont : le Frestrolle, Chardon-
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nières, Vignin, Cuidex, Bossetain, Oddaz et Fossier. Dès le temps des premiers barons de Faucigny, un château fort imposait à la vallée sa juridiction ; l'église de Samoëns, unie en 1167 à l'abbaye de Sixt, n'en fut pas moins déclarée pléhainie^ et François Longet, son dernier plébain , la fit ériger en collégiale par Grégoire XIII en 1581. Cette paroisse, qui offre un échantillon de plusieurs styles, est assez remarquable» Sa large nef centrale aboutit à un chœur dont l'abside est éclairée par cinq fenêtres trilobées et en plein cintre, dans le goût de la Renaissance. Au bas de l'église, on voit un beau bénitier en basalte du dix-septième siècle; la porte de la chapelle baptismale est dans le goût gothique flamboyant. Le portail ogival de l'église, qui simule le quatorzième siècle et n'est que de 1555, est accosté de colonnettes engagées, dont le fût plonge sur deux lions héraldiques accroupis : disposition originale qui rappelle le porche de Notre- Dame d'Embrun. A droite et à gauche de cette entrée , le mur de la façade est décoré de panneaux d'armoiries, sculptés en 1786 par un habile ouvrier nommé Mugnier, et érigés à la mémoire de deux grands personnages nés à Samoëns : le cardinal Gerdil et Tévéque Jean-Pierre Biord, qui doivent reprendre rang parmi les illustrations françaises. Fils d'un notaire et né en 1718, élevé, en quittant les écoles de Bonneville et de Thonon, chez les Barnabites d'Annecy ; puis étudiant en théologie à Bologne, où il sut intéresser l'évèque, qui plus tard
devint Benoît XIV, Gerdil, connu de bonne heure par ses réfutations de Locke, était professeur à l'université de Turin en 1 749, lorsqu'il devint provincial des collèges de Savoie et, en 1764, précepteur du prince de Piémont. Neuf ans après. Clément XIV réserva in pe«o pour le cardinalat cet érudit célèbre et modeste, qui vivait dans la retraite, en le désignant sous cette espèce de devise : Notm orbi^ vix notus mrbi. Il fut élevé à cette dignité par Pie VI en 1777, et, lors du conclave de Venise en 1800, on tint un moment suspendue sur son front la tiare de Pie VII, à qui, depuis lors, il rendit de grands services lors de notre concordat, où il se distingua par sa modération. Critique, érudit, tliéologien, philosophe et savant, le cardinal Gerdil a considérablement écrit, en italien, en français et en latin. D'Alembert loua son Mémoire sur l'attraction et les tubes capillaires , Mairan, la portée de son esprit géométrique, Burcke, son traité de V Immortalité de Vdme, Sa réfutation. de V Emile de Rousseau fit le tour de l'Europe, et Jean-Jacques la consacra luimême, en avouant que c'était l'unique écrit digne d'être médité, que l'on eût publié contre lui. J'ai contemplé longuement à Rome, au bras de croix de l'église de San Carlo in catinari^ sur le tombeau de ce prélat, un buste très-vivant, qui raconte le personnage, et que le département pourrait faire mouler au profit de son musée.
Chaque province ne devrait-elle pas tenir à cœur de Conserveries traits de ses plus illustres enfants?...
l'évêque biord et m.^de voltaire. 341
Biord, prince-évêque de Genève, né en 1719 et allié par sa mère à la maison de Sonnaz, après avoir étudié à Thonon, à Dijon, et pris ses grades en Sorbonne, fut nommé par Christophe de Beaumont curé de la Sainte-Chapelle de Paris; puis il devint chanoine de Genève, vicaire général, et enfin évéque de ce diocèse en 1764. Il solennisa la canonisation de Mme de Chantai et obtint du pape, en 1771, l'église et le couvent des Cordeliers d'Annecy. Ses écrits sont nombreux ; mais c'est surtout sa Correspondance et ses démêlés avec Voltaire , qui l'ont fait connaître en France. L'origine de ces relations est assez singulière.
Voltaire s'était avisé, en 1768, le jour de Pâques, de se rendre à la messe paroissiale de Ferney, escorté de deux gardes armés de fusils, et là, de monter en chaire après l'évangile, et de prononcer un sermon contre le vol. Après quoi il s'était fait donner la communion. L'année suivante, .même parodie, et communion en viatique, sans autre préparation qu'une profession de foi.... peu canonique. Après lui avoir écrit à plusieurs reprises pour lui démoqtrer l'énormité du scandale, son chef spirituel tenta de recourir à la répressive autorité des lois. Mais, sous le ministère qui relevait de Mme du Barry et qui venait de tolérer le partage de la Pologne, l'impiété politique ne régnait pas seule, et l'exilé de Ferney avait plus de soutien que Tévêque de Genève. Pour toute réponse aux plaintes de ce dernier, on ordonna que les pensions de Voltaire, dont
le payement était suspendu depuis quinze ans, fussent acquittées avec exactitude.... Ce fut un grand triomphe pour le parti des philosophes qui , si peu d'années après , périrent pour la plupart , sur un échafaud qu'ils avaient construit pièce à pièce, avec une si intelligente dextérité : leçon éternelle, éternellement inutile I
Outre Joseph Bardy, secrétaire intime des deux rois de Pologne de la maison de Saxe, Samoëns classe aussi parmi ses illustrations les frères de Févêque Biord, l'un sénateur et légiste éminent, créé par Victor-Amédée IIÏ, comte de Seynod et de Châteauvieux ; l'autre, châtelain de Samoëns et secrétaire des communes avoisinantes. Tant qu'il vécut, les procès furent absolument bannis des terres soumises à sa juridiction. Son nom a été voué à Fimmortalité par ce phénomène moral, moins surprenant ailleurs qu'en Savoie, et à si peu de distance de la croix de Morillon, érigée en souvenir d'une légende assez caractéristique. — Une succession s'étant ouverte au profit de sept enfants mâles, après avoir bien contesté, ils tombèrent d'accord sur \e compromis fraternel que voki : monter ensemble sur la montagne et s'y battre à mort jusqu'au dernier, qui recueillerait l'héritage. Ils s'entre-tuèrent tous, et la proie n'appartint à personne. La Croix des Sept-frères perpétue, dans l'intérêt de la"morale, la mémoire de ce jugement de Dieu.
Pasteurs et agriculteurs, les habitants de la vallée