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LE GROS TILLEUL ET SES ENFANTS

des Sept-Monts sont par excellence, et de longue tradition, maçons, plâtriers, charpentiers même, et surtout tailleurs de pierre et entrepreneurs de bâtiments. Ils s'élèvent même jusqu'au talent de la sculpture. Leur aptitude dans Tart de bâtir est en grand honneur à Genève, à Lyon, dans le Jura, l'Isère et la Bresse. Sous le premier Empire, des ingénieurs, des officiers des ponts et chaussées, natifs de Samoëns et assistés des ouvriers de leur pays, se sont distingués à Paris, à Brest dans .les travaux du port, en Picardie dans ceux du canal de Saint- Quentin. Chaque année, de Pâques à Noël, les deux tiers de la population mâle s'exilent, ne laissant au logis que les enfants et les femmes : austères et fidèles, celles-ci s'épuisent à travailler. L'hiver ramène les hommes au bercail, où ils apportent l'abondance : devenus vieux, quand ils sont fixés au pied du clocher natal, ils devisent ensemble en prenant le frais, sur le banc circulaire qui entoure la base du Gros tilleul.

Cet arbre gigantesque et paternel, dont l'immense ombrage fait dans sa journée le tour de la ville, est le plus majestueux monument de Samoëns et l'un des plus vénérables. La haute.colonne de cet édifice de verdure mesure entre sept et huit mètres de tour, t II est si ancien, écrivait Bertoloti, que les vieillards venaient causer à son ombre, à l'époque du retour d'Emmanuel-Philibert.... » Son feuillage se déploie au loin sur la place; il a inauguré, vieux déjà au dix-septième siècle, la fôte des maçons,

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instituée en 1662 ; il a servi de tente à saint François de Sales, et étendu cooime un dais ses rameaux sur les processions des confréries de Saint-Nicolas. Son dôme énorme, Ilot verdoyant que peuplent des essaims d'oiseaux, protégeait déjà Féglise au temps de la Réforme. Il est né avec les franchises de la ville sous Amédée VIII, a dit en très-bons vers un poète enthousiaste du Gros tilleul, M. Tavemier, qui Ta chanté.

Ce nom me ramène au récit de ma première expédition dans la vallée.

C'était, ainsi qu'on l'a dit plus haut, par un temps magnifique et le lendemain de ma désastreuse campagne au Buet. Je courais vers Taninges à la recherche de mes bagages, morose, fatigué, et complètement seul. Deux amis qui m'avaient donné rendez-vous à Sixt, m'ayant attendu vainement pendant ma réclusion à la pierre-à-Bérard, avaient été contraints de repartir; j'avais une lettre pour un Sizeret : il était en voyage ; on m'avait recommandé à deux notabilités de Samoëns : chez Tune je n'avais trouvé personne, et chez l'autre.... moins encore 1 A Taninges, où je descendis vers une heure, je me savais attendu par une excellente hospitalité.

J'arrive; je traverse une ou deux rues et je sonne à la grille d'un jardin en terrasse, surmonté d'un chalet, pastoral déguisement d'un château. Cette élégante construction , élevée par un enfant de <:es montagnes, succède en effet au manoir seigneurial, habité jadis par la maison de la Grange

où l'auteur a une aventure.... 345

et où résida , dans la première moitié du dernier siècle, Joachim, comte de Taninges, conseiller supérieur de Pignerol, juge-mage du Paucigny, sénateur, puis commandant du duché d'Aost, et président du sénat de Savoie.

Effarouché, à l'aspect pimpant de l'habitation et du clos, car à la suite d'une si longue expédition, à travers les pluies, la neige et les cloaques des montagnes, j'étais fait comme un bourgeois de Rome, je me glisse modestement, par un sentier couvert de fleurs, vers la plus humble porte, où un majordome me guide à pas discrets jusqu'à l'appartement qu'on m'avait préparé. Là, je tombai avec béatitude dans un fauteuil à la Voltaire, installé devant un balcon fleuri.

L'encens des résédas et des jasmins, avivé par l'air tiède où couraient des papillons, parfumait la chambre élégante et silencieuse, où je retrouvais, charmé, les douceurs du luxe parisien. Une glace ironique faisait ressortir de cette coquette propreté le contraste peu flatteur de ma défroque, de mon visage barbouillé de hâle et hérissé de barbe. Tout ce désordre étant réparé, on vint me prier de passer à table. Enfin, j'allais remercier mes hôtes, retrouver des visages amis, et sortir de ce long isolement!

Mais, ô déception ! dans la salle à manger, on avait dressé un couvert unique, comme pour Sancho, au palais de Barataria : la famille de mes hôtes était partie pour un voyage, en laissant ce castel à ma disposition. J'étais chez moi ; j'allais.

je venais; on prenait mes ordres, on me servait avec une docilité muette, et mon invisible amphitryon trouvait si naturelle cette exorbitante hospitalité, qu'il n'avait même pas songé à mettre mes scrupules à Taise, en me laissant un mot d'écrit! Après un déjeuner tardif, où je ne pus manger, je promenai mes surprises à travers les jardins, songeant au héros du conte de Zémire et Azor, et comme lui flairant des roses; mais en me gardant de les cueillir. Cette bizarre situation me plongea dans un désœuvrement si triste, que, reprenant mon harnois de pèlerin, je courus à la voiture qui m'avait amené et que, laissant mes bagages épars, je retournai à Sixt.

En venant, du milieu de la vallée du Giflfre, j'avais vu se dresser derrière moi , au-dessus des monts, la cime argentée du Bue^t qui, plus je m'éloignais, plus semblait grandir sur ma tête, et me poursuivre de sa victorieuse ironie. Cette funeste montagne m'était odieuse, et je compris que je la prendrais à grippe si je n'en foulais de nouveau la cime, pour réparer mon échec. Je marchai donc sur elle, jusqu'au soir, comme on pousse à l'ennenii. Arrivé à Sixt, je m'enquis d'un guide; M. Boson se proposa en personne, et il fut convenu que nous commencerions notre ascension à trois heures du matin. A vrai dire, j'étais assez soufl'rant. Ayant voulu souper pour me donner des forces, je fus pris d'une syncope ; je me couchai rompu aux quatre membres, et une seconde nuit sans sommeil,

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