IL SE CITE DEVANT LE JUGE DE PAIX
aggravée par un accès de fièvre, m'acheva. Quand mon hôte entra dans ma chambre avec sa lanterne, il me dissuada de tenter, dans un pareil état, une si longue course.
Je revins donc lentement à Taninges, m'arré*^ tant partout, flânant à l'aventure, causant avec les pâtres, questionnant celui-ci, prenant avec moi des piétons fatigués, crayonnant des notes, et évitant de me détourner vers le Buet fatal. Je fis route un moment avec un vieux cultivateur qui allait acenser un domaine : il m'avoua qu'il avait trois-vingt et douze ans. Ces locutions du vieux français de nos pères vous font à chaque instant, à travers la Savoie, rétrograder les siècles. De temps en temps aussi, je feuilletais pour la centième fois la réimpression des chansons populaires, due à M. Tavernier, et me rappelant, fort à propos, que l'éditeur de cette publication habitait Taninges, où il exerce les paternelles fonctions de juge de paix, je regrettai de ne pas avoir une occasion de faire cette connaissance.
L'horreur du vide, qui m'attendait dans mon fantastique palais, me donna Je courage de me présenter'moi-même, et j'eus lieu de m'en féliciter. En efifet, la précoce gravité du magistrat s'effaça bien vite devant la confiante fraternité du poète, que je trouvai installé en famille, entre une aimable femme et un joli enfant. La physionomie pensive et accentuée du juge de paix me rappelait les traits d'un vieil ami de Lyon, le poète Joséphin Soulary; le son de
la voix et le caractère le rappelaient .davantage encore. Tous deux voués au culte de la muse et aux devoirs des fonctions publiques, tous deux amis de la nature et de la retraite, et atteints de l'innocente sauvagerie des âmes impressionnables, ils se continuaient pour moi l'un par l'autre, et cette illusion donna à mon abord une aisance communicative. On me fit réciter mes petites infortunes ; le beau-père de M. Tavernier, qui est médecin, me trouva assez indisposé pour m'interdire tout médicament : au bout d'une demi-heure , profitant d'une belle soirée, nous faisions, bras-dessus, bras-dessous , Técole buissonnière dans les grandes herbes du vallon, causant avec entrain de tant de belles choses que nous avions à nous conter, après une absence de toute la vie....
La promenade nous conduisit à Tabbaye de Mélan, dont les bâtisses longues et basses sont étalées non loin du Giflre, au milieu de la plaine. Cette ancienne chartreusine, fondée en 1293 par Béatrix de Faucigny, fille de Pierre de Savoie, pour quarante religieuses sous la direction de sept prêtres réguliers, devint la sépulture des dauphins jusqu'à l'époque de la réunion du Faucigny sous Amédée VI en 1355. Aujourd'hui, Mélan, où un prêtre de Sallanches, M. Ducrey, a établi un pensionnat en iSOd, appartient à l'évêché d'Annecy, qui y a institué un collège renommé, desservi par des ecclésiastiques. Le «Valais suisse, Genève, le canton de Vaud, les départements français mêmes y envoient de nom-
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breux élèves. La tombe de Béatrix, ainsi que celles des dauphins, sont probablement couvertes par le plancher de l'église, qui, bouleversée à diverses époques, et surtout par des jésuites qui l'ont possédée de 1833 à 1848, offre encore quelques portions de la fin du treizième siècle. On l'a bariolée de fresques, le chœur a été transporté de l'orient au couchant. Elle n'offre plus guère à la curiosité qu'un ancien parquet, assez original, du chœur des religieuses et, à l'extérieur, au-dessus du portail , un gros chat sculpté en tuf, gravement assis, la queue enroulée sur ses pattes de devant. Les cloîtres ne remontent qu'à la fin du seizième siècle. M. l'abbé Constantin, qui professe la rhétorique à Mélan, nous promet une notice intéressante et bien étudiée sur l'abbaye.
En revenant, M. Tavernier m'apprit que Taninges fut érigé en cité communale par Jacques de Savoie- Nemours, qui sanctionna, en 1562, les privilèges concédés autrefois aux habitants par Charlotte d'Orléans, et que ce titre de ville fut confirmé par Charles- Albert en 1835. Il me fit voir près du Foron, rivière de Taninges, la petite chapelle ogivale de Plairier, élevée jadis sur les débris de la plus ancienne église du Paucigny, après celle de Thiez. Il me donna un avant-goût des beaux sites qui embellissent ce canton, tels que le plateau du Praz-de-Lis, au revers de la pointe de Marcelly, flèche énorme de roche vive, qui domine la ville|pt sa vallée. Au Praz-de-Lis, parterre émaillé des
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plus belles fleurs de la montagne, s'ouvre, à près de deux mille mètres, une vaste enceinte inclinée qu'anime, dans la belle saison, tout un monde de troupeaux et de bergers, disséminés à travers un campement de chalets. Je ne puis que citer les versants heureux des monts de Mieussy, les ruines et les sapins séculaires de la chartreuse de Vallon ; l'ascension de la Wouardaz; celle de la pointe d'Orsay, le petit Môle de la vallée, qui ressemble à son voisin du couchant ; puis les ombrages de hêtres et de picéas du bois des Dames et des bois du Seigneur. On ne peut omettre les ruines de Châlillon, résidence des sires de Faucigny; châtellenie qui tenait le premier rang aux convocations des états de la province à Cluses. C'est à Châtillon que, en 1233, Agnès, fille du dernier baron, épousa Pierre de Savoie, et c'est là que Béatrix, leur unique héritière, fut unie à Guigues XII, dauphin de Viennois. Près de là, au hameau de Presle, des roches schisteuses dégagent du gaz inflammable, que les pâtres allument pour s'éclairer la nuit, ou pour se chauffer durant les matinées printanières.
Comme nous approchions de Taninges, l'horloge de l'église annonça l'heure, d'une voix si haute et si claire, qu'on peut l'entendre de cinq communes d'alentour. Cette horloge, renommée dans le pays, est un don du maire de la ville, M. Humbert, le châtelain invisible du chalet où je régnais triste- Eifent, en maître qui n'ose commander. Taninges possède des mines de charbon, dignes d'une exploi-
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tation plus active : elles alimentèrent sans doute les usines, abandonnées aujourd'hui, où Ton préparait le fer utilisé par des coutelleries, qui fabriquaient en 1640, suivant Chiéza, des faux d'une trempe si excellente, qu'elles étaient recherchées en France, en Piémont et dans toute la Lombardie. Tel était le renom de ces manufactures, que des historiens ont attribué le nom du Faucigny {Falciniacum) à l'exportation de ses faulx et de ses faucilles. L'église de Taninges est moderne, mais elle est, comme paroisse rurale, la plus vaste des deux Sa voies. L'ancien hôtel de ville était surmonté d'un Jacquemart, sonneur si populaire, qu'il est devenu le symbole de la patrie communale. De nos jours, l'idole bourgeoise a disparu ; mais les gens de la vallée qualifient encore de Jacquemarts les habitants du bourg.
En prenant congé du juge de paix, je lui demandai si Ton pourrait avoir un guide, pour traverser les montagnes si peu fréquentées du haut Ghablais, et gagner la vallée d'Abondance, par Saint- Jeand'Aulps? Obligé d'attendre à Taninges des nouvelles de Siméon Dornheim, je trouvais plus de discrélion à m'absenter pour voyager, qu'à abuser de l'hospitalité deM.Humbert.
•c Faire le tour des montagnes du Ghablais ? s'écria le poète ; c'est une course de trente à quarante lieues,, et par des défilés inextricables I Ces déserts sont superbes, et à peu près inconnus , des juristes, au moins; car ils vont à la queue le leu
par les chemins battus, comme les moutons de Panurge. Et quand voudriez-vous partir ?
— Demain matin. D'ici là, où trouver un guide ?
— Il n'y faut pas songer ! A moins que. ... Si j'osais me proposer ?
— Je serais trop heureux ! interrompis-je en lui tendant la main.
— Tenez, dit-il en ouvrant son secrétaire, dont il tira une liasse de papiers ; je vous attendais et en voici la preuve.... »
Il me remit un cahier de notes sur la vallée du Giflfre, et je n'ai pas besoin d'ajouter qu'elles m'ont été d'un grand secours. C'est ainsi que je quittai de nouveau Taninges, où je devais revenir une troisième fois ; c'est de la sorte que je n'ai pu explorer qu'en détail, peu à peu, cette contrée, et suivre enfin le Giffre, à travers les escarpements curieux de Saint-Jeoire, jusqu'au pont de Marigny, où il se jette dans l'Arve, au-dessus de Bonneville.
Le lendemain, rétabli par une nuit léthargique dans mon castel enchanté, je heurtais avant le jour à la porte de M. Hippolyte Tavernier, qui m'attendait, Talpen-stock à la main, en compagnie d'un jeune notaire qui voulut bien être de la partie. M. Jacquier, qui avançait en ma faveur un voyage projeté, se réservait le plaisir de m'offrir, à dix lieues de là, Thospitalité de sa famille, qui habite à ra#)aye d'Abondance. Mais loin de se targuer d'une pareille courtoisie, le notaire se garda d'en rien