Frédéric-Guillaume, mort à Potsdam le 31 mai
PAR M. DE MARMONTEL. m
quefois mal à propos de dnreté envers ceux que le destin des États et le sort de la guerre ont soumis à leur puissance. Qu'il leur soit dit, en passant, que ce n'est ni dans l'inflexibilité ni dans la tyrannie que consiste la véritable grandeur, mais bien dans ce sentiment que l'auteur exprime avec tant de noblesse :
Amitié, dou du ciel, plaisir des grandes âmes,
Amitié, que les rois, ces illustres ingrats,
Sont assez malheureux pour ne connaître P^s. »
Ainsi pensait ce grand prince, avant que de monter sur le trône. Il ne pouvait alors instruire les rois que par des maximes: aujourd'hui il les instruit par des exemples.
La Henriade a été traduite en plusieurs langues, en vers anglais par M. Lockmann ; une partie l'a été en vers italiens par M. Quirini, noble vénitien, et une autre en vers latins par le cardinal de ce nom, bibliothécaire du Vatican, si connu par sa grande littérature. Ce sont ces deux hommes célèbres qui ont traduit le poërne de Fontenoi. MM. Ortolani et Nenci ont aussi tra Juit plusieurs chants de la Henriade. Elle l'a été entièrement en vers hollandais et allemands, et en vers latins par M. Canx de Cappeval.
Cette justice, rendue par tant d'étrangers contemporains, semble suppléer à ce qui manque d'ancienneté à ce poërne; et puisqu'il a été généralement approuvé dans un siècle qu'on peut appeler celui du goût, il y a apparence qu'il le sera des siècles à venir. On pourrait donc, sans être téméraire, le placer à côté de ceux qui ont le sceau de l'immortalité. C'est ce que semble avoir fait M. Cocchi, lecteur de Pise, dans une lettre imprimée à la tête de quelques éditions de ki Henriade, où W^d^ÛQ du sujet, du plan, des mœurs, des caractères, du merveii-
« PRÉFACE
.eux, et des principales beautés de ce poëme, en homme de goût et de beaucoup de littérature; bien différent d'un Français, auteur de feuilles périodiques, qui, plus jaloux qu'éclairé, l'a comparé à la Pharsale. Une telle comparaison suppose dans son auteur ou bien peu de lumières ou bien peu d'équité : car en quoi se ressemblent ces deux poëmes? Le sujet de l'un et de Tautre est une guerre civile; mais, dans laPharsale,
L'audace est triomphante et le crime adoré;
dans la Henriade, au contraire, tout l'avantage est du côté de la justice. Lucain a suivi scrupuleusement l'histoire sans mélange de fiction, au lieu que M. de Voltaire a changé l'ordre des temps, transporté les faits, et employé le merveilleux. Le style du premier est souvent ampoulé, défaut dont on ne voit pas un seul exemple dans le second. Lucain a peint ses héros avec de grands traits, il est vrai, et il a des coups de pinceau dont on trouve peu d'exemples dans Virgile et dans Homère. C'est peut-être en cela que lui ressemble notre poëte: on convient assez que personne n'a mieux connu que lui l'art de marquer les caractères . un vers lui suffit quelquefois pour cela, témoin hs suivants :
Médicis la' reçut avec indifférence,
Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance,
Sans remords, sans plaisir, etc.
Connaissant les périls, et ne redoutant rien; Heureux guerrier^, grand prince, et mauvais citoyen.
4. La tète de Coligni, chant II, vers 241-243. 2. Guise, chant III, vers 85-86.
PAR M. DK MArtMONTEL. xxi
lU se présente aux Seize, et demande des fers, Du front dont il aurait condamné ces pervers.
Il* marche en philosophe où l'honneur le conduit, Condamne les combats, plaint son maître, et le suit
Mais, si M. de Voltaire annonce avec tant d'art ses personnages, il les soutient avec beaucoup de sagesse : et je ne crois pas que dans le cours de son poëme ot trouve un seul vers où quelqu'un d'eux se démente. Lucain, au contraire, est plein d'inégalités; et, s'il atteint quelquefois la véritable grandeur, il donne souvent dans l'enflure. Enfin ce poëte latin, qui a porté à un si haut point la noblesse des sentiments, n'est plus le mêma lorsqu'il faut ou peindre ou décrire; et j'ose assurer qu'en cette partie notre langue n'a jamais été si loin que dans la Hennade.
Il y aurait donc plus de justesse à comparer la Henriade avec l'Enéide. On pourrait meitre dans la balance le plan, les mœurs, le merveilleux de ces deux poèmes; les personnages, corame Henri IV et Énée, Achates et Mornai, Sinon et Clément, Turnus et d'Aumale, etc.; les épisodes qui se répondent, comme le repas des Troyens sur la côte de Carthage, et celui de Henri chez le solitaire de Jersey; le massacre de la Saint-Barthélemi et l'incendie de Troie; le quatrième chant de l'Enéide et le neuvième de laHenriade; la descente d'Énée aux enfers et le songe de Henri IV; l'antre de la Sibylle et le sacrifice des Seize ; les guerres qu'ont à soutenir les deux héros, et l'intérêt qu'on prend à l'un et à l'autre ; la mort d'Euryale et celle du jeune d'Ailli ; les combats singuliers de Turenne contre d'Aumale, et d'Énée contre Turnus; enfin le style des deux poètes, l'art avec lequel ils ont enchaîné les fait^.